Personnalités arts et cultures

Published on août 14th, 2017 | by MagMozaik

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Zigor ou l’art de la sculpture « Haïku »

Passé maître en l’art de la poésie depuis bien longtemps, sans jamais pouvoir dissocier ses passions des vibrations des mots, Zigor s’est au fil des années épuré jusqu’à privilégier ces haïkus qui emplissent les pages blanches d’une présence minimaliste assourdissante de silence. Ses sculptures obéissent à la même démarche comme des repères qui définissent les espaces où elles se situent. Belle rencontre avec un artiste de plénitude tumultueuse dont le regard se conjugue en mots, en bronze, en bois et en photographies au seul service d’un territoire qui le cisèle tous les jours.

La vie de Zigor a suivi des chemins tortueux, complexes, riches de densités et d’humanités rencontrées à bras le coeur. Il valait bien qu’on lui consacre aujourd’hui un dossier en deux temps, et encore… Tout restera à dire des mystères dont il nourrit les cordes multiples de ses arcs. Car oui, tout est spiritualité et philosophie dans le fonctionnement de cet artiste pluriel. Notre premier volet se consacre à la sculpture, coeur vital de sa créativité, bien que nourrie d’autres modes d’expression. Sculpter, c’est interroger, dire le monde comme un dessin, un poème, un chant. C’est dire un territoire, les sources profondes d’une culture et les hommes qui l’inventent tous les jours. Sa sculpture c’est un jeu d’eaux et de lumières à nul autre pareil, incisif, indomptable, aérien qui n’englobe pas le vide, comme Oteiza, mais que le vide magnifie. Profondément attaché à son pays, Zigor en exprime toute la vitalité mythologique, d’un temps où la culture basque se vivait en mode animiste. Du temps où les rivières, les torrents, l’océan, les galets, les arbres, les rochers parlaient aux hommes en un langage mystérieux. Sculpter, apprivoiser les matériaux au gré des tumultes de ses pensées, c’est raconter des histoires, raconter son pays dans toutes ses dimensions, physique, culturelle, historique, linguistique. C’est ciseler un monde en lui donnant toute une spiritualité profonde qu’il ressent car Zigor va dans son atelier pour philosopher et penser le monde.

De ses débuts à aujourd’hui, toute une évolution qui permet d’appréhender son oeuvre sans retour possible car, comme il le dit lui-même non sans regret, l’homme est une glaise qui ne peut revenir à sa forme antérieure. Un parcours flamboyant, ancré dans l’histoire de son pays basque. Kepa Akixo dit Zigor nait en 1948 dans une petite vallée proche de Vitoria à une époque où s’opère une transition fondamentale entre un monde rural agricole et un monde industriel lié à la métallurgie. Un climat de mutation que vit son village balloté entre jardins et ateliers. Son père est ajusteur. A sa mort, lui et sa mère s’installent à Vitoria, la grande ville pour cet adolescent qui devient apprenti ajusteur à son tour vers l’âge de 13 ans. L’effervescence de ces années de combats le rattrape vite. Il entre en clandestinité avant d’avoir achevé sa formation exigeante. Dès 1971, il commence à écrire de la poésie où il excelle, en surdoué qu’il sera toujours. Des mots nécessaires à sa créativité et qui ne l’abandonneront jamais dans ses processus artistiques, quels qu’ils soient. Très vite, il se lance dans le photo-reportage à la demande d’ »Enbata ». En 1976, l’amnistie lui permet de revenir en Espagne où la liberté d’expression reconquiert ses droits. Il met son objectif au services de nombreux journaux puis de l’agence Capa à Madrid. Et puis en 1982, opère un de ces impérieux mystères qui le guideront toujours comme des évidences irrésistibles. Il se doit de consacrer sa vie à la sculpture! Il s’installe à Biarritz qu’il ne quittera jamais, s’attachant à apprivoiser la nature et surtout le bois qu’il observe et avec lequel il entame un long dialogue en l’écoutant lui parler, avouant qu’en retour il ne connait pas le langage des arbres en mode « Ents » de Tolkien comme savait le faire Etchevarria! Le bois, cette matière vivante si souple, si docile, si chaleureuse et aimable, presqu’en empathie avec l’artiste, qui enferme les formes, avec lequel il faut travailler sans s’y opposer. Car, il en est convaincu, toutes ses oeuvres sont déjà dans la matière, présentes, évidentes et qui ne demandent qu’à surgir entre ses mains, à l’instar d’un Michel Ange qui affirmait que son David était déjà présent dans le marbre, à l’état de latence. Ces arbres qui, si on sait les observer, recèlent en eux une force sculpturale de forte puissance et d’intensité magnifique.

Vient alors une seconde phase dans son itinéraire, au fil des pensées qui affluent et se bousculent, vite, trop vite, souvent, trop souvent jusqu’à imposer la nécessité d’une médiation entre l’esprit et la matière qui va le sublimer en le réduisant nécessairement à quelques réalisations. Le dessin lui offre alors la liberté inimaginable de créer des sculptures sur papier que l’on peut faire et refaire à volonté, même si elles ne deviennent pas bois ou bronze ou même acier! Mais elles sont là ces sculptures en devenir qui emplissent la page blanche comme le bois ou le bronze emplissent l’espace réel comme des repères qui le structurent. Comme ces calligraphies d’Apollinaire qui embrasaient de leurs mouvements les feuillets de poésie et les envahissaient de leurs dimensions. Toute la somptueuse créativité de Zigor se transfère là, délaissant la contemplation de la matière vivante réduite au stade de simple matériau désormais, à son grand dam! Peut-être aussi, en revanche, la clef d’un style plus épuré et accompli, plus médité aussi dans son antre de philosophie qu’est son atelier. Une nouvelle manière plus réfléchie de situer ses oeuvres comme des haïkus qui définissent toutes les matières alentour, les sublimant en une parfaite osmose avec ces repères là de bronze ou de bois. Le bronze justement, découvert grâce à Paul Haïm et la Sarem pour que ses oeuvres sentent vibrer le vent à l’extérieur sans se dégrader. Un bronze qui lui rappelle la douceur du bois par ses capacités à épouser les rondeurs, à répondre à ses touchers chaleureux.

Trouver ses oeuvres n’est guère chose aisée mais l’artiste fourmille de projets nouveaux liés, notamment, à son activité de photographe reprise récemment dans une optique de création plus contemplative. A suivre le 15 août, une performance réalisée en 4 heures aux Arènes de Bayonne, avant la corrida goyesque. Là, il a résolu de sculpter et peindre le sable en une chorégraphie/scénographie que lui inspire la tauromachie, perçue comme une danse. Nous vous en parlerons lors du second volet de ce portrait de coeur consacré à Zigor le photographe aux sensibilités basques si fines et pudiques.

Difficile de trouver les sculptures de Zigor dont la plupart appartiennent à de grandes collections privées, telle celle de la Petite Escalère de ses chers amis Paul Haim et Jeannette Leroy. Outre celles présentes dans des musées étrangers réputés à New York, Washington ou Sidney et bientôt en Suisse dès l’automne, 2 cisèlent et donnent sens aux espaces biarrots, l’une devant le Musée de la Mer comme repère de l’horizon océanique, et l’autre aux Halles, comme un haïku observateur de vie urbaine. A Guéthary, une oeuvre monumentale surplombe la falaise, rendant encore plus vertigineux l’espace qui l’enveloppe. A la barre d’Anglet, un magnifique oiseau d’acier se fond par mimétisme dans le paysage industriel de l’estuaire de l’Adour. Par un curieux paradoxe, aucune de ses créations en Hegoalde, hormis une oeuvre de jeunesse en pierre sur le parvis de l’Atrium à Vitoria Gasteiz. Il faudra attendre l’exposition que le Casino Bellevue lui consacrera à l’automne pour saisir toute la force de ses inspirations et la puissance de ses sculptures de bois ou de bronze.

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

Paru dans La Semaine du Pays Basque 11 au 17/08/2017

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