Coups de coeur no image

Published on septembre 13th, 2014 | by MagMozaik

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Une si longue attente…

Enfin la rencontre! Thierry Malandain aura attendu quelques années avant que le prestigieux et fantastique Ballet Royal de Flandre accepte de rejoindre Le Temps d’Aimer, juste le temps de nous offrir, en ouverture du festival à la gare du midi, une composition flamboyante et baroque, enlevée et joyeuse, signée Christian Spuck. Une attente aujourd’hui bien récompensée mais qui – faut-il y voir un joli clin d’oeil?- donne au chorégraphe le thème, ô combien sublimé, de son “Retour d’Ulysse”.

Quand Purcell revisite Homère

D’Ulysse on ne voit d’amblée que la terrible absence infligée à Pénélope mais aussi à son fils Télémaque. Une femme enfermée dans sa douloureuse attente d’un hypothétique Ulysse, dont la fragilité attise la convoitise brutale et acérée de multiples prétendants, plus pressants de jour en jour. Un fils meurtri qui s’acharne, en vain, à protéger les espoirs de sa mère par un fragile rempart contre la cupidité de ces hommes… Deux êtres déchirés, malmenés, tourmentés, entre doute et espérance, attente et souffrance. Un propos chargé d’émotion décliné en multiples partitions.

the RETURN of ULYSSES

– Les costumes d’Emma Ryott soulignent l’inhumanité de la cour et des prétendants. Sobriété, teintes sombres,élégance et modernité des complets vestons certes, mais qui disent assez combien ces personnages  deviennent interchangeables dans leur volonté commune que Pénélope renonce à son lointain époux. Seules exceptions? Pénélope elle même, en simple petite robe noire, mais que l’on force, en vain, à revêtir une tenue sophistiquée, symbole s’il en est d’une soumission repoussée. Télémaque, dont la tenue un brin débraillée traduit la tourmente et le contraste violent avec les vautours d’Ithaque. Athéna, sulfureuse vamp prompte à attiser les querelles, en tailleur doré et perruque blonde, la seule du reste à porter des pointes quand les autres danseurs virevoltent pieds nus. Poséidon, cocasse, dont la tenue incongrue, pleine d’humour, symbolise pourtant toute l’énergie positive de l’espérance… Tutu blanc, palmes blanches et lunettes de plongeur… Ne manque que le trident pour équiper ce trublion, dressé contre Athena.

– Le langage des corps double celui de l’apparence vestimentaire. Une gestuelle incroyablement maitrisée par Joëlle Auspert, Pénélope, qui alterne fluidité de l’abandon à la pression et résistance de l’espoir en mouvements saccadés, laissant ainsi son corps malmené, déchiré à l’extrême, exprimer le contraste épuisant entre ses tourments, ses espérances et ses tentations de renoncer. Il faut toute l’énergie d’un Télémaque, souvent rejeté sous une table ou un coin de scène, pour redonner à sa mère lascive, car épuisée, toute l’énergie d’affronter ses bourreaux, par une gestuelle puissante, endiablée et désespérée. C’est compter sans la chorégraphie des prétendants dont la précision au couteau et la violence calculée illustrent l’ambition froide, dénuée de respect et d’humanité, ou sans Athena dont la séduction vénéneuse a vite fait de fustiger Télémaque. A ce duel humains contre humains, brutalité contre fragilité et désespoir, répond ainsi un second duel/duo baroque entre l’incarnation de la tentation et la fraicheur vive de l’espoir qu’incarne Poséidon. Un langage qui s’apaise enfin par le retour d’Ulysse dont la grâce et l’émotion, la délicatesse des gestes, des effleurements et des corps enlacés en parfaite harmonie libèrent Pénélope de toute cruauté.



– Autre langage en osmose avec les précédents? Les accessoires dont la manipulation prend un sens différent selon ceux ou celles qui en usent au gré de leurs états d’âme. Qui pourrait croire qu’un simple banc ou une table puissent être tour à tour refuges ou armes d’une agressivité inouie? Qu’un simple modèle réduit de voilier traduise à ce point l’espoir vain et lointain ou le fil ténu de ce même espoir, justifiant tous les sursauts de résistance? Qu’un jeu de lumière, tantôt incisif, tantôt mélancolique, voire somptueusement doux au final, accompagne avec autant de gammes nuancées le récit revisité d’Homère?

– Enfin, et non des moindres, le langage sonore épouse chaque geste, chaque émotion, chaque sentiment brutal ou tourmenté, esquissés par les autres langages, en une partition dont les notes finement égrenées forgent l’écrin qui sculpte et rythme le ballet. Henry Purcell, par sa richesse musicale accompagne magnifiquement cette nouvelle partition mythologique. Flamboyance baroque et royale (que propose à l’époque en France un Jean Baptiste Lully) ponctue les assauts de prétendants et de courtisans. Mais très vite, la voix magique de la Soprano Lenka Brazdilikova, nous rappelle la fulgurance des instants d’espérance tragique à travers Didon et Enée, oeuvre poignante et magique du compositeur anglais. L’espoir plus lumineux et positif surgit au détour de ritournelles des années 40 et 50, qu’un antique magnétophone projette comme pour conjurer la pression douloureuse exercée sur la jeune “supposée” veuve… Rina Ketty, Trenet.. Oui la mer danse le long des golfes clairs en cette fin de soirée où l’exilé (in)volontaire retrouve son royaume, sa femme et son fils.

Un chorégraphe de génie pour une troupe magistrale et une oeuvre survoltée

Christian Spuck, chorégraphe allemand surdoué, aime tisser des  créations  où s’opère une subtile alchimie entre  tradition classique, ballets d’action et narrativité. Résultat? Des oeuvres d’art contemporain ancrées dans la gestuelle classique et néoclassique, mais dont la théâtralité et les délicates pointes d’humour constituent la signature unique de l’artiste. Couleurs de sa palette? Les 46 danseurs virtuoses du Ballet Royal de Flandre, capables d’aborder tous les types nuancés de répertoire, au gré des multiples chorégraphes de renom invités à proposer leurs créations, dont Sidi Larbi Cherkaoui ou William Forsythe. La troupe est d’ailleurs à l’image de sa prestigieuse réputation, internationale, avec 20 pays représentées. Nous ne pouvons citer tous ces magnifiques artistes dont on ne soulignera jamais assez l’immense somme de travail, de souffrance, d’abnégation totale et de discipline rigoureuse qu’il leur aura fallu avant de devenir de tels joyaux. Joëlle Auspert (Pénélope), Laura Hidalgo (Athena), Philippe Lens (Télémaque), Sébastien Tassin (Poséïdon), Yevgeniy Kolesnik (Ulysse), Davis Jonathan, Wim Vanlessen, ricardo Amarante, Michael Burton, Alexander Kleef, Laurie MacSherry-Gray, Ilya Manayenkov (les prétendants)… Autant de talents qui illustrent bien le caractère cosmopolite de la troupe.

Un public conquis, reparti en cette fin de soirée des étoiles (de danse) au fond du regard. Un bel enchantement que les quelques légères et ponctuelles critiques entendues ici et là quant à la scénographie n’ont guère terni. Le plaisir d’occuper un si bel espace scénique au gré d’une chorégraphie tirant parti de ses moindres recoins était en tous cas palpable.

Pour le programme du festival voir www.letempsdaimer.com

Catherine CLERC, contact@magmozaik.com

 

 

 

 

 

 

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