Mozaik d'Arts

Published on février 24th, 2015 | by MagMozaik

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Une journée avec…Poly Berin, l’alchimiste du verre!

Poly Berin ne transforme pas le plomb en or, même si ce magicien sublime le verre et le pare de ses plus beaux atours créatifs et colorés, en vitraux, en tableaux ou sculptures somptueuses. Le Murano ou le Bohème appartiennent à son quotidien comme les pigments et verres pilés de couleur ou les cadres de béton. Il se joue de la couleur et de la lumière en gammes infinies de diffraction, par des effets de polissages, de superpositions ou de rencontres aléatoires ou non entre  verres, croisés ou fusionnés, question de températures ou de techniques multiples mises au service de son art. Le plomb justement qui définit la dénomination artificielle et erronée de cristal, lequel n’est qu’un verre intégrant 25% de plomb. C’est bien ce qui lui confère sa brillance si spéciale et sa sonorité mais, intrinsèquement, le verre est une création pure de l’homme, utilisable et façonnable à l’état liquide, tandis que le vrai cristal, comme le quartz, est un don de la nature à l’état solide. Un univers flamboyant que nous n’aurons jamais assez de mots pour le définir tant il est complexe et riche de possibles infinis… Un monde que nous avons voulu découvrir dans l’immense espace, cloisonné en ateliers bien spécifiques, de l’artiste! A chaque pièce sa fonction… et sa température!



8h30, arrivée dans l’antre du maître de céans au coeur d’Espelette! L’atelier de Poly Berin accueille 6 mois par an le grand public mais en cette saison hivernale nous goûtons le privilège rare de visiter et découvrir tous ce qui fait l’envers incroyable du décor: les outils inventifs, les matières brutes – plaques ou tiges -, colorées ou non, les moules variés ou ce qui sert à les construire (bois, polystyrène, élastomère, plâtre…), les fours et polisseuses aux multiples grains…

Poly 1Un brin d’histoire!

– Historiquement les deux qualités de verre, Murano et Bohème, correspondent à deux démarches, deux cultures et deux structures d’esprit radicalement différentes, voire opposées. Le Murano vient de Venise et, dans la sensibilité méditerranéenne, il était conçu pour des oeuvres colorées et subtiles, réalisées rapidement, dans l’instant! Le verre de Bohème, d’Europe centrale, répondait à une conception de l’oeuvre à forger plus lente, malléable en plusieurs temps de chauffage et de réflexion! La composition des verres diverge donc depuis, selon ce contexte lié aux pratiques ancrées dans des histoires complexes et bien différentes. Deux univers d’autant plus impénétrables qu’à l’époque les secrets de fabrication étaient bien gardés et l’apanage de quelques familles dûment agréées…sans compter les risques fréquents d’incendies- les fours actuels sécurisés n’existant bien sûr pas!-qui furent à l’origine de l’expulsion des verriers de Venise sur l’Ile de Murano (d’où le nom actuel).

– Notre artiste se passionne tant pour son art qu’il en devient une vraie mémoire historique et un vrai puits  de sciences. Et à l’entendre nous expliquer toutes les techniques mises au service de ses créations, on se dit qu’il faut sacrément maîtriser les lois élémentaires de la physique: rapport poids/densité de la matière pour ajuster la quantité nécessaire de verre liquide dans les moules, connaissance des textures appropriées à la fabrication desdits moules, épaisseur et degrés de polissage des verres colorés pour diffracter en infinies nuances la lumière selon l’exposition des objets… Sans compter l’art de dompter le dessin et toutes les techniques actuelles de découpe… Que d’étapes complexes et précises pour créer d’exquises oeuvres, en vitrail, en tableaux, ou en sculptures! (pour toutes infos sur les multiples compositions du verre, ses origines – Mésopotamie, Syrie, Egypte etc-, les colorants en oxydes de métaux etc… voir www.infovitrail.com)

Poly 4

Parlons évolution des techniques!

– Elles sont mobilisées selon l’oeuvre à créer avec des dosages variés.

Une création peut faire appel à un technique, ou un ensemble savamment élaboré de multiples techniques, selon la démarche ou l’intuition de l’artiste. A ces techniques correspondent des manières cohérentes de colorer le verre et de le cuire, en couches séparées ou en ensembles uniformes selon le but visé. Le dessin, esquisse de base, sert de guide originel à partir duquel le créateur évoluera selon ses envies et son imagination. Selon l’oeuvre voulue, il choisira une ou plusieurs techniques, en fonction de la complexité recherchée, un verre plutôt qu’un autre, ou plusieurs à la fois, des pigments à base d’oxydes de métaux ou du verre pilé coloré plus ou moins fin, des cuissons uniques ou différenciées selon l’effet souhaité, à l’instar d’un peintre, des polissages variés de surfaces selon les effets de contrastes souhaités! Chaque verrier invente ainsi son alphabet, qui ne connait pas de limite, sa grammaire et son langage pictural! Il peut créer des tableaux ou bien, degré sublime de cet art, créer des sculptures en fonderie.

– Un évolution extraordinaire

Au fil des siècles les utilisations du verre ont beaucoup changé. Au milieu du XXème siècle, l’étape décisive fut le passage de la fabrication industrielle, pour des besoins utilitaires, à l’émergence d’une multitudes de petits ateliers consacrés à la verrerie d’art. Leurs exigences créatives ont nécessité l’apport d’équipements, de techniques et de matériaux de plus en plus sophistiqués et pointus!  L’arsenal des possibilités techniques s’est donc tout naturellement enrichi pour offrir aujourd’hui aux créateurs une large palette adaptée au langage pictural de chaque artiste, et des produits de plus en plus élaborés en quantités et prix abordables, quasi artisanaux.

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Les techniques liées au verre, proprement dit, se sont précisées. Les coefficients de dilatation différents se sont harmonisés entre fabricants de manière à rendre les différents verres les plus compatibles possibles entre eux. Par ailleurs, les verres colorés sont apparus, notamment pour le Murano et aux Etats Unis alors qu’auparavant chaque verrier colorait ses propres verres. Le Bohème, toutefois, échappe à cette règle et notre hôte continue à teinter lui même ce matériau. Enfin les verres pilés colorés, utilisés à côté des pigments, sont devenus bien plus fins, grâce à des entreprises dotées de broyeurs puissants. Les producteurs se sont ainsi diversifiés mais l’essentiel des produits viennent d’Allemagne, des Etats Unis et de la légendaire usine de St Just sur les bords de la Loire, aux alentours de St Etienne.

Les outils de travail ont suivi le perfectionnement des matières en termes de qualité et de précision. Les différents éléments des moules sont conçus, pour la fonderie, en polystyrène ou en cire, en passant par le bois, d’après le dessin d’origine imaginé par l’artiste. Ils ponctuent les multiples étapes nécessaires à la fabrication des moules définitifs, réceptacles des verres, colorés ou non, voulus par lui. Les instruments de découpe ne sont pas en reste avec un brin d’ingéniosité pour ciseler, par un court circuit et un fil de fine résistance, des esquisses précises. Et puis l’internet apporte sa contribution en nombreux forums qui permettent de trouver en commun des solutions aux problèmes! C’est ainsi le cas de l’alimentation en oxygène des chalumeaux, rendue plus souple par le détournement astucieux, et non moins sécurisé, des bouteilles en usage pour les patients d’hôpitaux! Il fallait y penser! Et puis les fours ont accru leurs performances, qu’ils soient électriques et au gaz, grâce à l’informatique qui permet aujourd’hui, par thermoprocesseurs, de réguler au degré près et à la minute près, les cuissons uniques ou multiples des verres ou leur plus ou moins lent refroidissement! La verrerie Assistée par Ordinateur en somme!

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Quant aux cadres, Poly Berin innove en décidant de les produire lui même, selon les formes désirées, à partir de béton qu’il tente aujourd’hui de colorer et de mettre au diapason, en termes de volumes, de ses tableaux ou sculptures.

Enfin l’évolution passe par la formation. Il y a 20 ans, rares étaient les écoles de Beaux Arts, capables de proposer une spécialisation en verrerie d’art. Et pourtant, au fur et à mesure de la naissance de telles sections, elles ont été les premières à perfectionner outils, techniques ou matériaux (Prague) et à offrir de vraies formations à bac +3 (Près d’Annecy).

Des techniques bien distinctes mais complémentaires

Du dessin de base à l’oeuvre achevée, en tableau, vitrail ou sculpture, en passant par le travail des verres, les moules adéquats, les cuissons multiples et autres polissages de finition ou la fabrication de cadres uniques, l’artiste mobilise une multitude de techniques, de matériaux et de moyens dont il s’affranchit pour se concentrer sur ses projets créatifs.

– Le” fusing “préside aux destinées des tableaux

Ce procédé consiste en la superposition de plaques de verres colorés plats, découpés au préalable selon les dessins originels. Le volume et les couleurs, mélangées ou non, s’obtiennent par des cuissons uniques ou multiples, en fonction des effets recherchés (en une cuisson unique une bande de bleu croisée avec une bande de jaune donnera un intersection verte tandis que deux cuissons feront se superposer les deux couleurs). Peu de jeux de lumière possible si ce n’est par le biais des cadres en béton plus ou moins ajustés aux compositions. Le volume- léger- vient de la superposition de plaques qui, une fois cuites, créent l’épaisseur aux couleurs, fusionnées ou distinctes. Petite invention à signaler toutefois! Poly Berin intègre désormais des petits grillages ou petites tiges de fer dans ces créations par débordement du verre lors de la cuisson ou enveloppement du métal! Une belle expérimentation dont les effets sont stupéfiants d’originalité et de créativité!

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Un “fusing” en cours de réalisation

– Le casting ou la fonderie!

C’est pour notre artiste le summum de l’art du verrier, là même où le verre atteint sa maturité par la sculpture et qui mobilise à son service toutes les techniques imaginables! C’est pour lui que s’imaginent les moules, se conçoivent les volumes, dont l’épaisseur intensifie les teintes, s’intègrent les couleurs et se différencient les polissages pour mieux capter, en d’infinies variations la lumière. C’est aussi à cette forme aboutie que se consacre Poly Berin avant tout, même si, pour vivre de son talent, il doit, chaque année, produire de petits objets vendus aux visiteurs ou aux touristes… Ses sandwiches comme il aime à les définir! Mais, ne lui en déplaise, très craquants tout de même!

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– Le Chalumeau crée les ponctuations de l’alphabet!

Cet instrument requiert beaucoup de précautions car il provoque un choc thermique capable de briser en mille morceaux une oeuvre complète mais très ponctuellement il peut aider à poser, ici ou là, des billes de verre comme autant de grains de sable multicolores ou de points de suspension!! Il sert surtout à réaliser de petits objets destinés à la vente pour les visiteurs estivaux!

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Une visite des ateliers

– Pour conclure cet entretien, Poly Berin nous entraine dans son antre où chaque pièce correspond à une tache précise lorsque l’on veut créer une pièce de fonderie! En cette matinée frileuse, températures basses assurées! De l’espace où s’élaborent, au premier étage, les dessins d’oeuvres en devenir et les premiers modèles en bois, nous passons vers le polystyrène où la forme en volume du modèle se définit avant sa découpe au fil court circuité! Puis, à l’autre bout de l’étage, se construisent les moules définitifs et les cadres en béton. Cette phase achevée, direction le rez de chaussée où nous attendent les fours et, au passage, une belle composition en fusing prête à cuire. C’est en ce lieu que sommeillent les pigments, les verres pilés et les pierres polisseuses volcaniques aux multiples grains ou machine à sable! Là que l’alchimie surgit et que des chenilles naissent les chrysalides. Là enfin que, dans la pièce d’entrée, s’exposent toutes les créations de l’artiste et qu’Ezpel’Art prend, chaque année, possession des lieux! Une vitrine conviviale qui garde jalousement les secrets de l’artiste.

– Nous ne pouvions partir sans proposer notre questionnaire improbable! 

1. Quand vous avez la tête à l’envers qu’est ce qui vous la remet à l’endroit?: La tête! 2. Qu’est ce qui vous fait lever le matin? : Avoir un bon projet en tête à réaliser! 3. Si vous deviez exercer un autre métier, quel serait-il? Aucun! les autres le feraient! 4. Qu’est ce qui vous met en colère? L’injustice sociale! 5. Qu’est ce qui vous émerveille? En ce moment la découverte de la musique classique! 6. Si vous étiez un musicien qui seriez vous? Un musicien sur cordes…blues, rock&Roll…7. Rédigez votre épitaphe! Bon… je ne suis plus là!

Merci à cet immense artiste pour son accueil et ces quelques heures précieuses au coeur de son univers!

Catherine CLERC,magmozaik64200@gmail.com

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3 Responses to Une journée avec…Poly Berin, l’alchimiste du verre!

  1. DEYHERASSARY says:

    L’artiste est sympathique, passionné et visiblement doué ! Un reportage intéressant, reste à lui rendre visite pour admirer son travail sur place.

  2. bosser says:

    Je connaissais la boutique de Poly à Espelette, mais j’ignorais l'”arrière boutique”. Ce reportage est passionnant.
    Merci pour cette belle découverte

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