Vu dans la presse

Published on janvier 5th, 2017 | by MagMozaik

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Une désorientation dérangeante!

Née d’un père chinois et d’une mère australienne en 1966 sur l’île de Sumatra, Fiona Tan, puissante artiste internationale, se vit, se pense et crée à la croisée de deux cultures, l’une occidentale et l’autre orientale, comme une “étrangère professionnelle”  fortement marquée par cette errance de naissance. Son oeuvre? Une alchimie étonnante, détonnante et souvent décalée entre photographie, films et videos à partir desquels elle sculpte une réflexion sur le déphasage constant entre mémoires enjolivées au fil des siècles, légendes, mythes d’improbables orients et réalités  identitaires d’aujourd’hui.

Le Musée Guggenheim de Bilbao, dont la section Film-Video expérimentale date de 2014, présente aujourd’hui l’une de ses oeuvres/constructions videos majeures, “Désorient “, imaginée en 2009 pour le pavillon des Pays-Bas de la 53e Biennale de Venise, ville où se déroulent en partie l’action et le tournage de l’œuvre. Sa réalisation nerveuse et questionnante évoque l’histoire de Venise comme axe stratégique du commerce entre les XIIIe et XVIe siècles, fébrile des récentes découvertes de territoires asiatiques. La proposition de Fiona Tan joue sur ce curieux et déstabilisant paradoxe entre textes mythiques largement nourris d’affabulations au fil de 7 siècles de transmissions et réalités d’hier et d’aujourd’hui en cette cité des Doges qui fut longtemps la clef de voute de bien des imaginaires et des destinées économiques de notre monde actuel, véritable plaque tournante entre deux mondes, l’un attiré par l’autre fantasmé. Une ville ouverte alors vers ce ” Grand Orient ” que décrivait Marco Polo dans son célèbre ” Livre des merveilles “. Un récit mythique qui contribua à diffuser en occident l’image d’un ” Orient merveilleux ” sans que quiconque ait pu en vérifier l’authenticité.

Cette subtile distorsion aux frontières du réel et de l’imaginé, Fiona Tan la pose en élément de réflexion sur le sens de l’histoire et de la mémoire dont il nous faut aujourd’hui décortiquer les éléments de vérité abrupts et de légendes, largement nourries par de fausses images de somptuosité où la soie frôle quelques mystérieuses représentations de l’orient d’avant, en tous ses mystérieux parfums. Elle ne juge pas, elle donne à voir, à comprendre, à insinuer le doute dans nos images d’Epinal sans les détruire, en les effleurant presque de quelques rappels historiques cinglants. Ce n’est pas la première fois que l’artiste s’attelle à cette dense et brutale confrontation entre faits historiques, souvent empreints de colonialisme et postcolonialisme durs, et leurs représentations magnifiées qui en dissimulent, en pervertissent le vrai sens, juste parce que ces pays lointains, nous les ignorions en des temps reculés et qu’ils nous faisaient rêver, hors de nos et de leurs quotidiens plus sordides.    

Dans cette construction « Désorient » Fiona Tran  joue sur l’effet de perturbation en installant deux écrans face à face. Les récits de Marco Polo sont égrenés, presque murmurés par une voix masculine qui nous parle de terres et de peuples dispersés . Une voix surgie, à dessein, d’un haut-parleur situé entre les deux écrans. Le plus grand propose, en un inventaire à la Prévert, une collection anachronique, hétéroclite, presque incongrue, de souvenirs et de trophées. Animaux exotiques disséqués, statuettes en or, tissus somptueux, fine porcelaine, épices, amulettes, lampes et autres reliques côtoient des symboliques modernes, des monnaies de divers pays, des téléviseurs et même une maquette du pavillon des Pays-Bas à la Biennale de Venise. Tous ces objets sont conservés dans un entrepôt solitaire, sorte de cabinet de curiosités orientales, gardé par un personnage occidental, mystérieux et taciturne, affublé d’une tunique dorée.

En face, un montage d’images, contemporaines, illustre les conditions de vie et de travail actuelles dans les endroits prétendus visités par le célèbre explorateur vénitien. Ces extraits, filmés en Afghanistan, en Iraq et en Chine, montrent des travailleurs dans leurs usines et la production en masse, des scènes d’émeutes, la pauvreté, l’exploitation et la survie dans des endroits pollués et en ruines. L’ensemble de ces images documentent indirectement la création, la collecte, l’envoi et l’installation des biens luxueux qu’on voit sur le premier écran. Comme le suggère le titre de l’œuvre, la juxtaposition de ces deux narrations, apparemment irréconciliables bien que profondément connectées, provoque une sensation de désorientation. En transformant l’entrepôt en scène et archives de la mémoire culturelle et du mythe moderne, Tan effectue une reconstruction, à la fois récupération et souvenir imaginaire, de l’Asie fantasmée de Marco Polo. Un parfum de Dernier Empereur?

Une intensité de propos rare et lumineuse à découvrir du 22 décembre 2016 au 19 mars 2017. Cette neuvième pièce, en video numérique à deux canaux de 17 et 19 minutes, est présentée dans la salle Film et Video par son commissaire Manuel Cirauqui. Une acquisition réalisée grâce aux fonds du Comité International du Directeur en décembre 2014 (Salomon R.Guggenheim Muséum de New-York).

Fiona Tan, c’est une carrière internationale prestigieuse en quelques expositions en collectifs ou solos: Biennales de Sans Paulo, Istanbul, Sidney, Yokohama et Venise, MCA de Chicago, Artgallery de Vancouver, Sackler Galleries de Washington, Aargauer Kunsthaus de Suisse, entre autres. Le MMK de Franfort accueille jusqu’au 16 janvier 2017 une rétrospective de son travail. Outre de nombreux prix attribués, de multiples créations ont été acquises par des collections publiques et privées dont celles du Tate Modern de Londres, du Stedelijk Muséum d’Amsterdam, du New Muséum de New-York et du Centre Pompidou de Paris. 

Musée Guggenheim Bilabao: Avenida Abandoibarra, +34 944 35 90 00 (horaire bureaux)  +34 944 35 90 80 (horaire d’ouverture Musée) et https://www.guggenheim-bilbao.eus/fr/

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

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