Coups de coeur

Published on novembre 28th, 2015 | by MagMozaik

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Ubu Roi ressuscité!

Etonnant et ébouriffant spectacle tragi-comique, plein de verve et de dijonctages, donné ce soir à la Scène Nationale de Bayonne par le Centre Dramatique Régional de Tours. A l’affiche, une pièce jubilatoire de Witold Gombrowicz, ” Yvonne princesse de Bourgogne”, mise en scène, de manière magistrale et pétillante, par Jacques Vincey, directeur de ce Centre. Un succès qui tient autant au texte, furieusement décalé, qu’à la mise en scène audacieuse et surprenante! L’ombre du père Ubu planait bien ce soir sur les planches du Théâtre Municipal pour une joli moment de rire, d’absurdité et de non sens débroussaillant bien les neurones! 

Yvonne, un révélateur dévastateur!

L’histoire ici contée est édifiante. Dans une cour vaine où le jeune prince tue le temps en plaisirs futiles, entre ping pong, espaliers et lecture de l’horoscope à mourir d’ennui, entouré de ses fidèles amis/âmes damnées dont le rang protocolaire aiguise la cruauté envers le commun des mortels, la vie se passe entre un roi de pacotille, une reine qui prône le tact et la bienséance à tout va, la fidèle jeune dame de compagnie, sobre et tout de noir vêtue et le chambellan, grand ordonnateur des plaisirs royaux. On se croierait presque dans une principauté d’opérette uniquement occupée à trouver comment tuer le temps!

Survient une jeune femme, sans charme ni beauté, qui ne dit rien, n’exprime rien mais dont la banalité et le vide vont provoquer bien des bouleversements et des décompositions. Le jeune prince , bien que rebuté par ce laideron, se met en tête de défier les lois de la nature et de la cour en décidant d’épouser la damoiselle, au grand dam de son entourage effaré ,mais aussi d’une jeune homme amoureux de cet insipide et creuse jeune fille, faute de mieux!

Dès lors, cette présence incongrue va se faire le miroir de toutes les failles tortueuses, vices et secrets enfouis de cette petite cour. Les peurs et maladresses de l’innocente un peu gauche, en porte à faux total avec cette société royale là, va faire émerger toute la noirceur de personnages qui n’ont plus qu’une idée monstrueuse en tête: éliminer cet élément perturbateur.

Dès lors, tout bascule en un délire complet. A tour de rôle les personnages dijonctent. Leur normalité bien pensante dérape en une nuit où chacun a quelque chose de son passé ou de son intimité à cacher soigneusement! La reine craint les moqueries si ses petits carnets poétiques sont découverts et le roi, flanqué de son chambellan, se souvient avoir tué une jeune couturière… Quant au prince, il découvre enfin quel amour l’unit à la dame de compagnie de sa mère!

Et si le calme et le paraître reviennent s’imposer finalement en un banquet épique où sont servies des perches à la crême, c’est pour voir la jeune Yvonne s’étouffer avec une arête de poisson et basculer dans un aquarium!

Une mise en scène audacieuse

Toute l’efficacité du spectacle repose sur une mise en scène audacieuse qui se fonde, bien sûr sur un texte magistral et le jeu d’excellents acteurs, mais aussi sur un décor dont les variations, voire les dégradations, vont illustrer les dérapages humains. Autre élément séduisant: le fait d’impliquer les spectateurs, tour à tour sujets de ce royaume ou sa cour . Les personnages déambulent dans la salle où ils repèrent la jeune Yvonne et son amoureux quelque peu naif!

Un décor somptueux et moderne nous accueille à l’entrée de la salle. Dans une salle de sport improvisée, lumineuse, meublée de sofas confortables et d’un curieux aquarium (avec de vrais poissons!), les personnages sont déjà qui nous attendent en tenue de sport, jouant au ping pong ou s’adonnant à des exercices de culture physique avant que le jeune prince ne démarre la pièce par sa lecture de l’horoscope. A travers d’immenses baies vitrées se profile une végétation luxuriante. Dans ce décor de rêve, l’intrigue se noue, les tensions se forgent… Et puis , la nuit venue, tout dérape. Une lumière glauque et de la brume envahissent la pièce. Les meubles se renversent, les coussins s’éventrent, les cachettes surgissent où se réfugient les personnages au gré des apparitions des uns ou des autres en pleine tourmente et l’eau de l’aquarium jaillit. La végétation fait son entrée avec force arbres et lierres…

Un indescriptible désordre s’empare de la scène avant que soudain l’arrivée de la jeune Yvonne vienne rappeler tout ce petit monde perturbé au calme. La lumière et le faste reprennent le dessus sur un décor dévasté. Le banquet – qui ressemble fort à la cène- peut enfin se dérouler jusqu’au décès “naturel” de la pauvre fiancée qui finira ses jours la tête dans l’aquarium. Musique et sons participent de l’ambiance délétère de ce pan de vie pour le moins effarant.

Un grand bravo à cette compagnie talentueuse en diable (Hélène Alexandridis, Thomas Gonzales, Luc-Antoine Diquéro, Marie Rémond, Clément Bertonneau, Jacques Verzier, Nelly Pulicani, Miglé Bereikaité, Delphine Meilland et Blaise Pettebone) et bien sûr au choix judicieux de la Scène Nationale du Sud Aquitain.

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

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