Culturissimo

Published on novembre 12th, 2016 | by MagMozaik

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Traumatismes des « ismes », un devoir de mémoire

A l’heure où le douloureux souvenir de Gernika saigne encore 80 après de blessures irréversibles, le Théâtre du Petit Pain de Louhossoa nous rappelle, en une cinglante, troublante, incisive et très sensible création au devoir de mémoire contre tous les « ismes » nauséabonds qui lacèrent et musèlent nos humanités, nos territoires. Fascisme, nazisme, franquisme, autant de scarifications imprimées de génération en génération en réminiscences collectives toujours présentes malgré les tabous ou les amnésies imposées. « Lettre à la petite fille de Franco » signée Unai Iturriag, Igor Elorta et Ximun Fuchs réveille fantômes et cauchemars d’un passé proche à exorciser enfin par les mots et les gestes…

Le Petit Théâtre de Pain ? Une troupe permanente de quinze personnes de langues et cultures différentes, passionnées et passionnantes, fondée en 1994. Implantée à Louhossoa, elle  assure la direction artistique de Hameka, lieu de fabrique dédié aux arts de la rue et au théâtre en langue basque. Les choix artistiques se font de manière collective : aller vers un théâtre populaire, jouer là où le théâtre est absent, investir les différents espaces publics tout en gardant l’exigence des propos et un rapport complice avec le public. On lui doit récemment « 9 », adaptation étonnante de 12 hommes en colère sur le thème d’un parricide et de nombreuses collaborations avec des collectifs de régions différentes.

Point de départ de cette nouvelle création ? L’idée que les traumatismes liées aux persécutions du passé ne se résolvent pas individuellement mais à travers le travail de mémoire des communautés touchées par les actes de barbarie. Ximun Fuchs le sait bien avec deux grands pères internés, l’un juif victime du nazisme et l’autre basque, victime du franquisme. Sur ce constat d’exorcismes nécessairement collectifs, 3 ouvrages majeurs vont nourrir la réflexion des deux auteurs et du metteur en scène qui traitent des pathologies liées aux traumatismes dont les blessures douloureuses passent de génération en génération sans guère s’estomper. « Nous, fils d’Eichmann » de Günther Anders, ‘L’oeil de l’esprit » et « Musicophilia » d’Olivier Sacks et « Les enfants des survivants » de Nathalie Zadge tissent en filigrane le spectacle.

Trame de la pièce? L’immersion originale au coeur d’un vieil hôpital bien dépourvu de moyens où patients et thérapeutes se croisent, se disent avec leur passé, leurs souffrances profondes, familiales, communautaires (7 acteurs à multiples rôles!). Des personnages ciselés sur le fil d’émotions brûlantes, passeurs entre les vivants et les morts, qui, au delà d’être des individus, incarnent des passés à ne jamais oublier, à exorciser, à cracher, à travers ces fantômes et ces ombres qui les malmènent, très présents sur le plateau par une magnifique et subtile scénographie/chorégraphie. Ces tourments furtifs, ces bribes terribles de mémoire surgissent autour des acteurs, les frôlent, les assaillent en morsures que ne peuvent plus ignorer les tabous et amnésies imposées. Une pièce qui retentit avec une force et une violence incisive sur notre territoire longtemps meurtri. Car si les procès de Nuremberg, Lyon ou Jérusalem rendirent justice aux victimes des génocides nazis, les martyrs du franquisme n’eurent droit qu’à une nauséeuse amnésie imposée via une amnistie honteuse, cautionnée par toute une Europe oublieuse de bien des mensonges. Ces âmes en peine, malades dans leur corps ou leur esprit, symbolisent avec dureté les survivants d’une histoire, d’ histoires qui réclament justice, enfin, pour tout le sang, la peur et la torture dont s’est repu la barbarie franquiste! Avec, dans cette salle d’attente médicale, la présence lancinante d’un magazine people où s’étale la folle vie bling bling indécente de la petite fille de Franco, Carmen Martinez-Bordiu, si fière de son gentil grand-père….Une lettre à diffuser largement pour qu’elle n’oublie jamais l’obscurantisme et l’obscurité d’une belle vitrine qui a bercé son enfance.

Mais au delà du spectacle, très largement soutenu par l’Eurorégion, Mugalariak,  le Gouvernement Basque, le Conseil départemental 64, la Nouvelle Aquitaine, la ville de Renteria ou l’Institut Culturel Basque, entre autres, la compagnie a amorcé un véritable travail de médiation et de collecte de témoignages en liaison avec de nombreuses associations et familles de victimes. Un formidable substrat précieux de mémoires multiples qui, brisant enfin bien des tabous et non-dits, devrait s’imposer dans les écoles. Créée à Louhossoa le 31 octobre dernier, la pièce entame une longue tournée de plus de 40 représentations en 2016 et 2017, de part et d’autre de la Bidassoa, en co-production avec les compagnies Artedrama et Debaju Pantin Laborategia.

Pour toutes dates et informations: www.franco.eus ou www.lepetittheatredepain.com

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

Photos PTDP, video Philippe SIRET

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