Coups de coeur

Published on mai 29th, 2016 | by MagMozaik

0

“Roméo et Juliette” en mode “West Side Story”

Ce soir, Roméo et Juliette, revisités par la grâce et le génie chorégraphique de Thierry Malandain vivaient leur ultime histoire d’amour déchiré sur la magnifique scène de la Gare du Midi. Une émouvante ovation pour cette création magistrale dont la portée universelle dépasse ce simple exemple shakespearienne de haine et d’intolérance, pour le moins tourmenté et tragique. Pour nous avoir laissé ce maître exceptionnel, merci Madame la Ministre de la Culture!

De toutes les versions d’un mythe ô combien difficile à distancier, Thierry Malandain a choisi celle de Berlioz et non de Prokofiev, plus adaptée à l’ascèse artistique épurée imaginée par le chorégraphe. Au delà de l’interprétation de Béjart en 1966, plus inscrite dans un contexte socio-politique assez limitatif, il a puisé dans l’histoire italienne, du XVIème siècle monacal au XIXème siècle romantique et sombre, sa propre vision esthétique où le mythe prend tout son sens dans la démultiplication des couples dont l’ampleur des corps écorchés vifs, ciselés au fil acéré de leurs émotions extrêmes, se fait symbole universel.

Il y a du renoncement franciscain dans cette scénographie étrangement moderne. Décor simple où les caisses d’aluminium sont acteurs du spectacle mais aussi cavernes d’Ali Baba de costumes faits d’habits usagés, déplacés, en un langage propre, au gré des scènes qu’ils accompagnent en mouvements et sons lancinants, grondants…Des caisses que les danseurs modulent en architectures multiples, où ils disparaissent pour mieux ressurgir en costumes nouveaux, où ils s’habillent, s’assoupissent, meurent et revivent en une symbolique d’amour qui dépasse la mort, car l’amour survit toujours à la mort, la haine, la différence et l’intolérance! Des caisses qu’ils utilisent en fusion de gestes de rage, de douleur ou de volupté, de sensualité… Des caisses témoins de toutes leurs émotions fines ou flamboyantes en reflets incisifs des couvercles que l’on ouvre, que l’on claque ou que l’on referme lentement comme des tombeaux superposés. Des caisses qui se font réceptacles de joutes, recoins amoureux ou balcon furtif…“Les danses s’établissent sur la poussière des morts et les tombeaux poussent sous les pas de la joie”. Mots de Chateaubriand que Thierry Malandain a fait siens en cette création incandescente où la vie a toujours raison de la mort fulgurante, glaciale.

Mais il y aussi du “West Side Story “dans ces haines de clans qui se répètent à l’infini, que les caisses et les costumes impriment sur une toile contemporaine. les incroyables danses et affrontements des “Jets” et des “Sharks” nous reviennent en mémoire sur la musique fabuleuse de Bernstein, les “Wasp ” et les multi-races en un New-York bigarré sublimé par Nathalie Wood et Georges Shakiris après avoir connu un triomphe à Broadway…Le thème de l’amour impossible se transcende ainsi sur fond de différences et d’intolérances…

Et puis il a les danseurs, ces fabuleux artistes dont l’intelligence gestuelle dépasse tout entendement… Le Roméo et La Juliette, Raphaël Canet et Claire Longchampt, la Belle de la Bête.. Frédérik Deberdt en Frère Laurent, témoin douloureux d’une histoire éternellement tragique au dénouement sans fin…Arnaud Mahouy en Mercutio intrépide et vindicatif qu’on ne saurait dissocier de Tybalt, merveilleux Daniel Vizcayo. Un prince tout à se fêtes chatoyantes incarné par Mickaël Conte. Mais le souffle du ballet vient incontestablement des Roméos et des Juliettes qui diffractent en un prisme subtil le couple mythique dont la portée humaine et sociale s’inscrit en contextes pluriels encore aujourd’hui!

Béjart avait en son temps bien saisi la dimension universelle et sociale de l’oeuvre tout comme Shakespeare l’imprimait en filigrane en une époque où un Thomas Moore, chantre des libertés, payait lourdement sa liberté d’expression. Le clin d’oeil a “West Side Story” n’en a que plus de portée même si les références historiques de Thierry Malandain nous renvoient à davantage de spiritualité et d’interrogations sur  le sens de la vie et de la mort, ou de la vie au delà de la mort physique. Tout cela se bouscule dans les esprits ou les émotions quand on se laisse happer par la virtuosité d’un tel ballet qui, hélas, quitte désormais le répertoire du chorégraphe… Nous reste une chorégraphie extraordinaire qui, sur des bases classiques, nous mènent vers des univers modernes où la gestuelle traduit à bras le coeur, à bras le corps, en tableaux finement sculptés, un champ émotionnel d’une densité inouïe (Décors et costume Jorge Gallado).

rassurons-nous, l’art du maître s’en finit pas de virevolter de “Cendrillon” à la “Belle et la Bête” en passant par sa future création, “Noé”, que nous attendons avec impatience.

www.malandainballet.com

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

This Post Has Been Viewed 122 Times


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑
  • Rejoignez-nous sur Facebook

  • Catalogue art/culture

  • L’annuaire Mozaik 2017

    L’annuaire Mozaik 2017
  • Panier