littérature

Published on décembre 9th, 2017 | by MagMozaik

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Quand parle la pierre

De tous temps en bien des régions et pays, les seuils de maisons, d’entreprises, d’édifices religieux ou publics ont aimé et s’évertuent à se parer de ce qui les dit et les définit en ces fameux linteaux de portes qui ici, au Pays Basque, prennent une valeur symbolique d’une force inégalée.

Nul n’ignore à quel point les “Etxe” incarnent l’identité et la culture basques dont elles sont les garantes à tous les niveaux d’une vie sociale, économique et politique bien hiérarchisée dans les villages depuis au moins les XIIème ou XIIIèmes siècles comme des unités fiscales, citoyennes et patrimoniales indivisibles. De véritables pans de mémoires qui racontent une famille, disent son histoire, son rang et son influence. Notre territoire, pour cela même, fourmille de véritables trésors en perdition que ce livre vient à point nommer réveiller pour mieux protéger un patrimoine précieux, témoin de ces maisons qui se racontent à la première personne comme une entité globale, hérauts uniques de ces lignées sacrées et de permanence. Fort d’une collection rare de quelques 80 000 photos sur tous les visages de son territoire basque, Kepa Etchandy, notre confrère, éminent photographe et expert d’une culture qu’il cisèle jalousement à travers ses mots, s’est associé à Michel Duvert, grand spécialiste de la symbolique et de l’anthropologie basque pour nous alerter sur une nécessaire sauvegarde de ce qui n’apparait jamais dans les fascicules touristiques mais représente l’essence même d’un peuple, de son histoire et de son âme.

Une scénographie intelligente

En magnifiques photographies ou dessins de reconstitution, les deux compères nous entrainent, à l’initiative des Editions Elkar, en un voyage chronologique émouvant du XIIème sicle à nos jours, qui nous explique à quel point ces linteaux, pièces vibrantes de nos mémoires locales se doivent d’être sauvegardées et de perdurer en de nouveaux imaginaires artistiques contemporains. Un devoir de transmission et de revitalisation que complètent bien des actions culturelles actuelles, soucieuses d’adapter les fondamentaux basques aux évolutions contemporaines et de demain. Un travail énorme de recherches et de chemins nombreux arpentés pendant de nombreuses années sans savoir comment organiser tant de matières vivantes et rares accumulées au fil de l’ objectif et des regards. Si on regrette que l’ouvrage reste quelque peu elliptique quand un tel sujet méritait une édition encyclopédique, on ne peut que saluer un travail d’analyse remarquable, bilingue, qui, tout en soulignant la force immuable de messages, en note toutes les variations liées aux modes ou évolutions économiques au fil des siècles, avec une heure de gloire située aux XVIIème et XVIIIème siècles.

Et aujourd’hui?

Les auteurs, à juste titre, déplorent ces mêmes effets de mode qui conduisirent quelques temps au sablage de linteaux dont ils rappellent qu’à l’origine, du temps des bordes de bois, ils furent peints. Mais ils soulignent aussi la grande maîtrise artistique de tailleurs et sculpteurs de pierre acquise sur le grain d’émotion des linteaux, en des virtuosités symboliques et linguistiques époustouflantes pour un peuple rebelle réputé analphabète selon les critères de l’Eglise ! Le début du XXème siècle et l’art déco surent redonner une belle vitalité à cet art vivant s’il en est et l’on ne peut que se réjouir aujourd’hui que la parole soit enfin restituée à ces maisons en mots qui chantent la force d’une culture bien vivace ! Un ouvrage simple, direct, percutant et émouvant comme savent l’être les basques.

« Les linteaux basques », Kepa Etchandy et Miche Duvert, Ed.Elkar. 19 euros.

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

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