Coups de coeur

Published on novembre 19th, 2015 | by MagMozaik

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Quand l’identité se nourrit de la diversité culturelle

Le Colloque Chantier Nord Sud démarre à peine aujourd’hui que déjà se profilent les vraies interrogations quelque peu parasitées, hélàs par une actualité qui diluent les réalités d’un monde qui doit se recentrer sur des fondements humanistes posés, avec intelligence et subtilité par des hommes qui posent les véritables problèmes là où ça fait mal! Azouz Begag, Malang Sene, Kakary Sambe, Eric Delion, Alassane Maiga ou Michel Degorce Dumas, entre autres, lancent une manifestation phare et plus que jamais essentielle pour retoquer un débat pollué par les récents événements axés sur le terrorisme Islamiste. Mais au delà, un vrai terrorisme existe qui confine au racisme au quotidien que ce colloque se fait fort de mettre à mal en mettant en exergue les vraies valeurs de l’identité par la diversité culturelle et les moyens, souvent difficiles, de la réinventer et de l’imaginer pour demain, pour les enfants et un certain sens de l’humanité qui suppose, souvent, le droit à la révolte pour que cessent les amalgames et les raccourcis stériles! Seules comptent les actions concrètes pour que le droit à la différence nourrisse un métissage culturel salutaire dans le respect et l’écoute de chacun . Pour qu’aussi les sociétés civiles apprennent à se réapproprier leurs cultures immatérielles trop souvent engluées dans des actualités affreuses qui masquent les vrais enjeux des diversités culturelles, l’avenir de demain!

Diversité culturelle et société

La matinée s’annonce forte et riche en réflexions de fond sous la houlette de Gaël rabas et d’Adama Traoré, pères fondateurs de cet événement fondamental dont la barre se place d’emblée à très haut niveau. Des débats qui, au delà d’une actualité brûlante qui déplace les vrais questionnements en interprétations propices, sous l’influence des médias ou des calculs politiciens immédiats et de mauvais alois, à toutes les perversions, tous les excès et tous les amalgames incongrus, surclassent les aléas d’agitations néfastes pour revenir aux vrais enjeux de ces rencontres: Comment se nourrir des cultures des autres et en faire une force de diversité culturelle pour que se construise le monde de métissage culturel de demain et d’humanité qui respecte , néanmoins, l’enracinement des uns et des autres pour retrouver le sens d’une vraie identité ou plutôt indentification. Comment, également, ancrer la diversité culturelle de chaque peuple dans des sociétés civiles dont la force est de se forger les moyens d’une réappropriation de ses outils identitaires et de son patrimoine culturel immatériel essentiel pour mieux retrouver ses fondamentaux. Des rencontres dès le début recadrées par les mots d’Adama Traoré: ” Merci est composé des mêmes lettres que crime et c’est un crime que de ne pas dire merci!” Nous ajouterons que c’est aussi un crime que de se laisser déborder par une actualité certes affreuse mais stérile pour avancer vers du positif constructif en termes de vraies questions posées.

Greta Rodriguez-Antonietti lance le colloque chantiers Nord Sud (car il y a beaucoup de chantiers à mener encore), par un hommage appuyé à un grand poète essayiste congolais méconnu, visionnaire et disparu en 1995, Sony Labou Tansi. Un homme à la pensée oraculaire déconcertante, à la colère lumineuse qui résonne fort encore comme une bande son des insurrections à venir. Un homme à l’image d’un Pasolini ou d’un Artaud dont la reconnaissance mettra du temps à s’accomplir comme une nécessité et une urgence de demain, pourtant bien présente aujourd’hui! Un homme qui sut frapper là où ça fait mal en portant un regard acerbe sur le monde tel qu’il ne va pas. un homme pour lequel il n’y a jamais de mort de la pensée mais des assassinats par la médiocrité, le baclage et les mensonges de l’esprit. Un homme insurgé pour lequel on ne peut créer le bonheur si l’on ne crée pas d’humanité, pour lequel la honte n’est pas de rêver mais de manquer d’imagination et dont la parole incite à la résistance contre l’hypocrisie. Un homme pour lequel les notions de blanc et de noir restent des incongruités car seul le métissage est la voie naturelle! On comprend tout ce que ses positions d’il y a 20 ans avaient de prémonitoires, trop en avance sur leur époque !

Intervient alors Azouz Begag, homme lumineux et charismatique qui rappelle, très justement, qu’issu d’une famille d’ Algérie (Sétif) martyrisée pour juste avoir voulu que s’applique à elle les lois fondamentales de la République française colonisatrice, il a su, de manière exemplaire, trouver les bons outils pour se départir des chemins de violence en s’appropriant, à force de volonté et d’humanisme, la voie de la culture et de l’éducation, passant des bidonvilles au lycée, puis à l’université pour finir Ministre de la France! Un homme de paix irréductible qui rappelle d’où il vient: un milieu de paysans  analphabètes, passés du bled aux usines directement pour gagner l’argent de la rédemption, juste pour offrir une vie décente à leurs enfants et les mettre sur le chemins d’une intégration par l’éducation. Qui rappelle que peu délus ont pu alors accéder au savoir, d’autres, préférant trouver un mirage de l’argent facile pour finir en prison, dans l’espoir, à travers ce piège facile, d’exister avec dignité et être respecté dans une société de consommation! Lui a trouvé une autre voie, celle du stylo pour savoir qui l’on est!

Un parcours qui le porte aujourd’hui à réfléchir sur la notion d’identité ou plutôt d’indentification, car une identité se construit au fil des rencontres décisives, des gens qui vous nourrissent de leur propre culture et vous enrichissent, comme des ancrages de vie en perpétuelle évolution constructive. L’identité transmise de grand parents à parents puis enfants est pour lui un cadeau à transformer. Elle est nomade pour aller vers une altérité. Français de souche? Mais quelle souche? De quelle époque? Une vie est comme un arbre qui se construit à partir de racines et s’enrichit au fil des années d’une multitude de branches qui s’appellent diversités culturelles . Et se nourrir des particularismes rencontrés ainsi est une vraie force contre le mondialisme réducteur des richesses humaines tant il est vrai que l’homme est l’ennemi de ce qu’il ignore! Comment ne pas le suivre lorsqu’il déclare que l’intégration dans une société est toujours conflictuelle et que seule la liberté d’expression permet de négocier nos différences sans les éradiquer? Pour lui, il faut d’urgence aujourd’hui redonner du sens à la vie de ces jeunes cassés auxquels manque cruellement un capital mémoire pour penser à tous ceux qui les ont précédés dans leur parcours familial unique et historique.

Aujourd’hui les jeunes issus de l’immigration vivent en milieux urbains, déracinés, isolés. Ils n’ont plus aucune racine et le vide de leur vie est comblé par des discours préformatés par internet (ou le passage par la case prison d’endoctrinement) qui les nourrissent d’idéologies perverses sensées leur donner un ancrage fallacieux, sans autre repère qu’une religion fanatisée sans aucun rapport avec le vrai discours de paix et de tolérance de l’islam. Une expérience brillante et charismatique à méditer chez cet homme qui pourrait sembler utopique mais dont la détermination a su déplacer bien souvent des montagnes de générosité et de partage contre la haine et l’ignorance, sources de violences absurdes chez des jeunes déboussolés.

Malang Sene et Bakary Sambe, sénégalais, luttent aussi contre l’extrémisme. Le premier est déssinateur de BD. Il se préoccupe avant tout- ce qui place le débat sous un autre angle- de l’ignorance, dans tous les pays, des ethnies qui les composent avec les maladresses funestes que cela implique souvent! Eduquer par l’image passe aussi par un respect et une bonne connaissance des imaginaires liés à toutes ses multiples composantes internes à chaque pays, tels ces diolas à la dignité ancestrale bafouée lorqu’on arrache aux anciens leurs armes blanches constitutives de leurs coutumes. Rappelant que Senghor fut le premier à inculquer l’esprit d’enracinement culturel et d’ouvertura aux autres cultures il s’est associé au second pour produire des bandes dessinées à destination de la jeunesse pour les prévenir contre les dangers d’extrêmisme.

Bakary Sambe agit dans le cadre de l’Observatoire des radicalismes et conflits religieux à Saint Louis. Il le dit avec force : “Y en a marre des discours anxiogènes”. Il nous rappelle à l’ordre. La France n’a pas le droit de flancher en désertant ses valeurs universelles d’humanisme et de lumières partagées par plus de 100 pays comme des références fondamentales de libertés de penser et de s’exprimer. Il nous crie avec force la nécessité d’éviter les sirènes de la haine car la République est une valeur née, non point pour tuer aveuglément mais pour élever. Le terrorisme est pour lui une négation de la diversité qui se fonde sur l’ignorance de toute l’histoire de l’islam, tissée dans le substrat de la tolérance et de la paix, malgré bien des périodes de persécution. Pour lui l’arrogance des injustes et l’ignorance de ceux qui se pensent victimes , tels sont les fondements du djihadisme. Nous ne résistons pas à citer son dernier cri d’espoir: “Vous avez un beau pays et vous n’avez pas le droit de flancher, nom de Dieu!”

De la réappropriation des cultures traditionnelles

L’après midi de ce mercredi se place sous d’autres augures, d’apparence plus légers mais tout aussi fondamentaux. Orateurs en lice? Eric Delion, Alassane Maiga, Michel Degorce-Dumas et Denis Laborde.

Eric Delion nous propose un voyage insolite au coeur des pratiques médicales ancestrales d’Haway, à travers un organisme qui a joué un rôle essentiel dans la réintroduction des kahunas auprès de populations natives longtemps décimées par inadvertance, le Walanae Coast Comprehensive Health Center. De la découverte de l’ile par Cook en 1779 à nos jours, le laminage des populations natives s’est effectuée à travers un génocide par inadvertance (maladies, alcool et autres fléaux de colonisateurs face auxquels les médecins traditionnels étaient impuissants), l’ethnocide, l’écocide et l’égocide.  Bien des lois scélérates sont venues éradiquer un fonctionnement sociétal bien ancré dans les traditions, notamment à travers des missionnaires pour lesquels le dieu d’invasion ne peut s’intégrer dans un panthéon existant mais bel et bien le supplanter.Il faudra longtemps avant que les natifs retrouvent enfin le droit de disposer de leurs sites sacrés, de la liberté de culte et de posséder des objets sacrés (1978). La réappropriation du patrimoine immatériel se fera, grâce à l’OMS, avec la fondation du centre qui réintègre la médecine traditionnelle (2003) pour et par la communauté des natifs.fondée sur la spiritualité, des approches thérapeutique différentes de la maladie liées à la nature, la mythologie et la cosmogonie mais aussi à la double énergie masculine et féminine du Ku et Hina. Une expérience réussie de réharmonisation des cultures ancestrales dans un contexte de modernité à méditer.

Après un bref détour vers un problème abordé par Denis Laborde, chercheur au CNRS, concernant la question “Deviens qui tu es”, Alassane Maiga, nouveau directeur de l’Institut National des Arts de Bamako, nous invite à découvrir un organisme qui a peine à survivre par manque de moyens et de professeurs permanents. Vétusté, abandon… La nécessité d’une modernisation et d’une revitalisation des outils d’apprentissage (notamment informatiques) représente une vraie urgence qui doit trouver ses solutions vers des partenariats extérieurs indispensable pour redonner à cette institutions les moyens durables de ses ambitions, à la hauteur d’élèves talentueux mais privés des outils pour se réaliser dans leur vocation artistique.

Le débat s’achèvera avec l’expérience puissante et originale de Michel Degorce-Dumas, fondateur en 2007 du Festival Rochefort Pacifique consacré au cinéma et à la littérature en une ville reliée aux ailleurs, port arsenal où se sont nouées bien des expéditions de découvertes vers le pacifique. Un pari audacieux pour faire connaitre des cultures d’un monde dont on ne parle jamais car trop éloigné mais qui vit sous nos pied, “au antipodes”! Un pari d’autant plus difficile qui a consisté à toujours trouver des témoignages qui ne soient pas isssus de la colonisation mais des natifs, qu’il s’agisse de kanaks, de maoris ou d’aborigènes. Un festival certes engagé mais jamais partisan avec des moments de rencontres magiques.

Une belle journée d’une qualité incroyable. Nous attendons demain avec impatience!

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

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