Spectacles vivants

Published on septembre 16th, 2015 | by MagMozaik

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Quand les extrêmes chorégraphiques se rejoignent

Etonnante soirée où deux troupes nous ont offert deux spectacles radicalement différents mais tout aussi virtuoses. L’un au Casino rendait un hommage vibrant à l’oeuvre d’une icône, Merce Cunningham, à travers le Centre National de Danse Contemporaine d’Angers sous la direction de Robert Swinston. L’autre, Gare du Midi, mettait en scène une autre manière culturelle d’appréhender la danse, tout en animalité et torture des corps, à travers la lutte africaine revisitée par l’artiste burkinabé Salia Sanou et la Compagnie Mouvements Perpétuels. Deux chocs frontaux très physiques à vous couper le souffle!

Les épures de Merce Cunningham

Robert swinston nous a montré ce soir combien il assumait avec élégance et brio, l’héritage très complexe du grand chorégraphe américain. Pour avoir, dès 1980, intégré la Merce Cunningham Company jusqu’à devenir l’assistant du maître, il veille sur son oeuvre à travers la Merce Cunningham Trust depuis 2012 et la Merce Cunningham Dance Fondation, chargée de diffuser un riche répertoire. Depuis quelques années, il crée des “Events” qui reprennent, en florilèges et extraits finement choisis et adaptés, des enchainements de créations. En janvier 2013 il devient directeur artistique du CNDC d’Angers où il développe un travail d’une grande rigueur technique qui sculpte les corps et mouvements en sculptures somptueuses et précises, dans le plus pur respect de l’esprit du maître qui pensait que danseurs et musiques pouvaient, en toute harmonie, évoluer comme deux entités indépendantes, selon les lois complexes du hasard ou de l’aléatoire.

De fait, ce soir, son “Event” prouvait à l’envi que musique et danse peuvent aisément se croiser, s’influencer et se stimuler en doubles partitions sonores et gestuelles. Dave Randall et Carol Robinson (guitare électrique et clarinette) accompagnaient magnifiquement les danseurs en tonalités mêlant musique expérimentale, sons urbains et voix calquées sur les rythmes chorégraphiques. En un algorithme aléatoire, 4 hommes et 4 femmes aux costumes gris perle subtils, sobres et lumineux à la fois, (Jennifer Goggans et Michelle Amet) élaborent des figures où chaque artiste, pensé en soliste autonome, compose avec les autres des harmonies gestuelles et visuelles à deux, trois, ou en groupe. Des figures indépendantes qui conduisent à des architectures corporelles fusionnelles,  tout en harmonie et élégance, ou des mouvements d’ensemble dont la force sublime les corps. Précision et technicité des gestes, du port de tête à la pointe des mains ou des pieds, bras en alignements quasi géométriques irréprochables ou en dissonances, savamment étudiées pour tendre à l’élaboration d’un langage où la moindre gestuelle impose un alphabet sans cesse enrichi de nouveaux phrasés, sensualité de visages qui disent toute une palette d’émotions tour à tour fières et fragiles… Le décor participe de cette notion du hasard de l’autonomie des danseurs et musiciens. Une belle scénographie somptueuse participe du ballet, inspirée des cerfs-volants de Jackie Matisse Monnier en grands panneaux verticaux de tissu dont aucun ne ressemble à l’autre dans ses couleurs vives et ses motifs, à travers lesquels se glissent, en mouvement aériens, les danseurs. Du grand art admirablement écrit en cet idiome inédit et unique, servi par des danseurs frisant la perfection et un chorégraphe décidément très habité par l’esprit et le génie de Cunningham.

Soulignons les performances d’excellence d’Anna Chirescu, Catarina Pernao, Flora Rogeboz, Claire Seigle-Goujon, Gianni Joseph, Adrien Mornet, Alexandre Tondolo et Lucas Viallefond.

Une clameur des arènes ancrée dans la tradition africaine

Changement de décor. Nous embarquons vers l’imaginaire quasi animal de Salia Sanou qui confronte, en une chorégraphie métaphorique, deux arts ô combien exigeants: La danse et la lutte dans tous leurs aspects tribaux et très physiques. Sa création époustouflante et haletante enchaine, comme un reflet de l’âme africaine, les incessantes batailles que les hommes affrontent toute leur vie. Défis en crescendo jusqu’aux affrontements corporels, mais aussi tourments intérieurs, entre fierté, orgueil et désir de quiétude cependant.

Sur scène un mur de coussins rouges qui absorbera symboliquement les différentes phases physiques ou mentales que traversent les 8 personnages en scène. Au sol une arène blanche et quelques pans de tissus rouges ou blancs dont les artistes se draperont de multiples manières comme éléments d’un récit gestuel. Sur le côté, 4 musiciens et chanteurs, dont les rythmes forts soulignent tous les drames et les émotions que vivent les protagonistes acteurs/victimes de leurs propres luttes. Et puis ces 8 hommes, danseurs lutteurs, qui alternent, avec une intensité rare à fleur d’émotion et de muscles luisants, la force, le défi, le combat mais aussi la grâce, les tourments de l’âme et la fragilité. Lentement, ils arrivent sur scène , juste vêtus de culotte blanches de lutteurs. Ils déplient en silence de grandes étoffes rouges, préludes à leurs affrontements dont ils ornent, en un rituel précis, leurs culottes. Peu à peu, ils se concentrent, s’échauffent, se lancent des défis en mouvements de combats qu’ils retiennent encore. Peu à peu la tension monte, les rivalités s’exacerbent et le besoin d’en découdre pour montrer qui est le meilleur guerrier symbolique, au rythme d’une arène qu’ils esquissent avec des draps blancs en chorégraphies où l’homme devient félin redoutable, prêt à griffer l’adversaire.

Les camps se forment, la musique échauffe les esprits . Enfin le combat se noue et les champions de chaque clan sont désignés, s’invectivent, tandis que les 6 supporters exhortent les lutteurs en hakas surprenants. Quand redescend enfin la pression, vainqueurs et perdants expriment leur force ou leur fragilité ténue… Le temps de la paix et de la sérénité revient et les 8 hommes déplient devant eux des étoffes blanches…Rideau! Et formidable ovation de la salle chauffée à blanc par les musiciens, revenus en rappel. Inimaginable pour un spectacle insolent voire iconoclaste ici, hors des sentiers battus, fussent ils d’Afrique!

Un énorme coup de coeur et un grand bravo aux artistes: les danseurs lutteurs (Ousséni Dabaré, Jérôme Kaboré, Jean-Paul Méhensio, Pape Ibrahima N’Diaye, Jean Konan Kouassi, Ousséni Sako, Marius Sawadogo et Marc Veh), les musiciens (Emmanuel Djob-créateur de la musique-, Bénilde Foko, Elvis Megné et Séga Seck) et le scénographe Mathieu Lorry Dupuy. Mais surtout un coup de chapeau à Salia Sanou pour son intense et impressionnante création magistrale!

www.letempsdaimer.com

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

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