Coups de coeur

Published on novembre 21st, 2015 | by MagMozaik

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Quand langues et langages se font pluriels

En ce vendredi, dernier round d’échanges consacré à la diversité linguistique comme fer de lance complexe de la diversité culturelle. Langues rares, menacées, témoignages historiques d’identités à préserver, revitaliser et développer dans une belle mosaique de spécificités uniques; langues au coeur d’enjeux culturels si forts que des conventions et actions institutionnelles leur offrent un cadre où s’exprimer juridiquement…Mais toujours langues et langages reflets d’une floraison extraordinaire de cultures colorées et vivaces, plus que jamais outils d’échanges et de partages sur une palette humaine plus riche que jamais! Et quand les mots ne suffisent plus? …

Langues coeurs de vie

La matinée s’articule autour d’une problématique dont les termes et enjeux définissent la notion même de diversité culturelle. Les langues ( ensemble de notions abstraites, syntaxiques et grammaticales)  et les langages (ce que nous faisons de ces notions dans nos imaginaires par extrapolation et analogie) font, partout dans le monde, l’objet de politiques fortes de revitalisation, de préservation et d’intégrations diverses au coeur de quotidiens, comme éléments identitaires de cultures uniques et fortes. Deux cas d’espèces, aux antipodes l’un de l’autre, par leurs spécificités historiques et leurs contextes bien différents, se rejoignent néanmoins par leur place complexe dans l’écrin de l’humanité.

Claire Moyse-Faurie, linguiste passionnée, s’attache à soutenir les expériences inédites de revitalisation des langues kanaks. Dans cette région de la Nouvelle Calédonie, riche de quelque 800 langues océaniennes, l’ile ne compte pas moins de 28 idiomes kanaks qui cohabitent avec des langues polynésiennes et bien d’autres importées, comme un reflet d’une histoire douloureuse où la Nouvelle Calédonie accueillit tout à tour des bagnards ou des travailleurs mineurs de multiples nationalités en contextes économiques qui, au fil des décennies, ont peu à peu marginalisé les natifs et leur culture au profit des “caldoches”. 28 variations d’un multilinguisme égalitaire, car aucune langue kanak ne s’est jamais imposée à l’autre. Leur survie est venue d’une grande flexibilité sonore et syntaxique mais aussi d’actions fortes entreprises voici 25 ans par de remarquables pédagogues soucieux de péréniser leur utilisation quotidienne à travers une codification livresque des sonorités mise au service des enfants. Marie Adèle Jorédié a réussi, dans la région de Canala, le formidable pari de réaliser des livres, pour enfants notamment, pour que les mots poussent tels des arbres de vie. Une phrase simple résume les enjeux multiples de sa démarche: “Un livre ouvert, c’est une pensée d’ailleurs. Comment y réintroduire la pensée de chez nous?” Son ambition? Replacer dans les quotidiens la mémoire de mots qui ont toujours existé mais ont été oubliés par négligence volontaire. L’objectif? Ne pas se contenter de la parole de livres à dominante culturelle française mais aller au delà pour identifier et propulser la parole kanak. Pour se faire, si l’on ne veut pas que cette culture dominante, plaquée sur une identité culturelle si particulière, n’occupe “toute la largeur de la natte” il faut que le livre ait toute sa place dans la case! Une expérience dont notre linguiste souhaite qu’elle s’étende à d’autres lieux de l’ile et d’autres langues tout aussi menacées d’extinction que les variations énigmatiques kanaks!

Noblesse oblige, le cas de l’isolat basque retient toute notre attention, ne serait ce que par les multiples actions entreprises ici pour doter cette langue unique de structures d’existence au quotidien très élaborées ( accords entre villes et Office Public de la Langue Basque, sites culturels de collectes mémorielles, organismes de promotion et de création de multiples  formes d’expresssion de la culture basque etc). Jamais langue identitaire n’a été aussi redynamisée que sur notre territoire qui se donne tous les moyens officiels d’inscrire le basque comme langue vernaculaire au service de la vie quotidienne des  citoyens, qu’il s’agisse d’actes de tous les jours (services publics, commerce…) ou de formes d’expression culturelles vivaces (pastorales, carnavals, traditions modernisées…) A travers des structures actives telles que les ikastolas, les syndicats de communes ou l’Institut Culturel basque, l’euskara, langue unique et complexe que l’on ne peut apparenter à aucune autre famille linguistique, a pourtant bien des luttes à remporter selon que l’on se trouve ici ou à Donostia, en terme de co-officialité, à égalité avec la langue française! Car si Biarritz se pose en fer de lance de services publics dédiés à la pratique administrative et commerciale de cette langue, si le monde économique, social et culturel commence à enraciner le basque au plus profond des mentalités (l’Eusko par exemple), une charte de défense des langues régionales ou de France reste encore à se définir plus précisément dans notre pays.

A l’appui de cette volonté ferme, mais à encadrer institutionnellement, voire constitutionnellement, à l’image de bien d’autres langues de notre territoire, tels le breton, l’alsacien ou le corse, à l’instar de ce qui existe déjà chez nos voisins de Gipuzcoa où le basque est la première langue officielle administrative, l’analyse brillante de Nicolas Tournade, spécialiste universitaire du pôle langues. Car si le basque suscite autant d’actions uniques depuis des siècles, cela ne relève pas d’émotions subjectives identitaires mais bel et bien d’une originalité linguistique suffisamment puissante pour faire de l’euskara un outil unique de préservation culturelle qui n’est pas prêt de disparaitre bien au contraire! C’est tout le sens symbolique des quelque 170 microfamilles et isolats dans le monde dont seuls 10 exemples proposent une étonnante vitalité, dont le basque!

Et de fait, les instances politiques françaises se préoccupent fort des langues régionales et langues de France. A la tête des efforts entrepris pour élaborer une charte viable et officielle en codifiant les usages, Loïc Depecker, délégué général au Ministère de la Culture en charge du dossier, ne ménage pas ses efforts pour convaincre pouvoirs publics et élus de la nécessité d’inscrire au coeur du pays, la diversité linguistique et culturelle de toutes ces composantes régionales complémentaires. Un travail de pélerin ardu qui se heurte à une certaine vision historique jacobiniste de la République mais aussi à des exigences locales sans doute encore prématurées telle que la reconnaissance de co-officialisations linguistiques en certains territoires dont le Pays Basque! Et pourtant, quand on sait qu’au bac, 58 langues sont au programme en options on ne peut qu’espérer une évolution des mentalités! Mais est il vraiment besoin de codifications légales quand les langues régionales sont d’ores et déjà pleinement reconnues? Tout n’est-il qu’ajustements locaux multiples et multiformes? Il faudra sans doute encore du temps pour que ces débats fructueux aboutissent à des formes évolutives de reconnaissance officielle des langues identitaires régionales.

Diversité linguistique, enjeu de politiques culturelles

L’après midi, changement d’angle! Après une incursion dans les méandres des structures linguistiques remarquables comme vecteurs des diversités culturelles, les intervenants se penchent davantage sur les multiples manières de protéger ou de se réapproprier les identités culturelles à travers l’outil du langage et, au delà, de moduler les cultures traditionnelles à l’aulne de la modernité et de modes d’expression contemporains.

Pascal Rogard, directeur de la SACD et président de la coalition française pour la diversité culturelle, aborde un thème délicat qui n’est pas sans évoquer, dans ses implications et conséquences, le sujet de la soft power mis hier en exergue! Il retrace le difficile chemin pour aboutir, au niveau mondial, à la ratification, en 2005, de la “Convention Unesco pour la diversité culturelle”, dispositif important destiné, à l’époque, à exclure des négociations mondiales et mondialistes du GATT le secteur culturel (cinématographique et audiovisuel essentiellement), érigé en secteur d’exception culturelle (mot français) ou de diversité culturelle (mot canadien)! Un accord signé alors, dans un contexte où toutes négociations se réalisaient entre pays riches, avant, qu’aujourd’hui, les transactions ne se fassent dans un environnement différent par zones depuis l’émergence de pays neufs comme l’Inde ou le Brésil. Ratifiée alors par 30 pays et l’Union Européenne, cette convention a pris force de loi en matière de valorisations linguistiques sous l’angle des investissements et aides à la création audiovisuelle nettement codifiés et préservés dans l’intérêt des diversités linguistiques.

Aujourd’hui, la convention rassemble 140 pays signataires et se pose comme un acte majeur de résistance culturelle contre les diktats et hégémonies économiques des grandes puissances, occidentales notamment. Un acte juridiquement souple qui ne prend cependant pas en compte, aujourd’hui, quelques interrogations majeures nées d’évolutions technologiques décisives depuis. En effet, comment adapter un tel outil de protection au numérique, surgi en force dans les paysages culturels actuels? Face aux géants, tels Google, Apple et autres Netflix, qui détournent la convention par des carences du texte en matière de défiscalisation notamment, comment imposer à de tels électrons libres l’obligation d’investir dans les créations audiovisuelles ou cinématographiques en vertu des règles de la Convention? Il y a là désormais un vide juridique béant où s’engouffrent la déloyauté et la distorsion des règles de la concurrence. A terme, il s’agit bel et bien d’un affaiblissement des contraintes liées au respect de la diversité culturelle. De même, comment les pays africains, proies actuelles de la soft power, peuvent ils utiliser efficacement cet arme de protection quand ils n’en n’ont pas, d’évidence, les moyens financiers appropriés? Des problèmes ardus pour un texte qui ne s’est pas adapté aux évolutions technologiques, sources de nouveaux questionnements. Texte obsolète??? Pascal Rogard reste néanmoins optimiste car, dans cet aéropage de la diversité culturelle nécessaire, de tels gloutons iconoclastes ne perdureront pas longtemps d’un point de vue éthique.

Charles Vallerand s’interroge ensuite sur les multiples manières, encore à réinventer, de préserver les diversités culturelles à travers des politiques dont les outils dépendent étroitement des contextes nationaux. Comment définir les politiques d’incitation à la culture, tant au niveau public qu’en termes d’intervenants privés, comme les municipalités, les milieux culturels ou les secteurs scolaires et associatifs? Comment identifier les besoins et les doter de modes opératoires efficaces?Comment apporter de vraies solutions aux difficultés structurelles spécifiques à chaque pays? Autant de questions dont les réponses dépendent de substrats culturels et structurels de terrain plus ou moins denses et élaborés!

Kukai Dantza propose, en exemple remarquable, sa propre solution pour revitaliser un champ culturel fortement ancré dans la tradition basque. Fondée en 2001 par Jon Maya, la compagnie s’est vite imposée avec créativité et dynamisme en se fondant sur un socle de danses traditionnelles revisitées à l’aulne de chorégraphes modernes sans pour autant trahir l’essence même de la danse basque traditionnelle. Partant du fait que la danse reste un élément identitaire majeur de la culture basque au même titre que la langue, profondément présent en tous lieux du territoire, ces danseurs, en parfaite harmonie depuis la création de la troupe, ont su moderniser les fondamentaux en privilégiant un axe de transversalité et de pluridisciplinarité, n’hésitant pas à introduire dans leur travail créatif, gens de théâtre et plasticiens. Une orientation qui a permis à la compagnie de se développer sur de nouveaux circuits de production et de diffusion à des niveaux de virtuosité de très haute qualité vers l’international. 2 créations récentes illustrent à merveille la démarche de Kukai Dantza: ” Gelajauziak”, fruit d’une collaboration avec le chorégraphe Cesc Gelabert et “Oskara”, projet conçu avec Marcos Morau et le groupe La Véronal qui crée une analogie entre danse et géographie. Une co-production Scène Nationale qui verra le jours en mars 2016.

Et si les mots ne suffisaient plus?

Comme hier, la claque magistrale qui secoue la diversité culturelle dans toutes ses multiples variations nous vient du Mexique avec Guillermo Navarro et sa troupe “La Eme”. Alejandro Roman nous avait, hier, mis face à de terribles réalités où la création théâtrale doit se mettre en danger pour pointer du doigt la précarité du statut d’artiste dans un contexte de violence extrême et abjecte, où les narco-trafiquants imposent un univers destructeur niant toute humanité et tout respect de la vie des individus.

Dans ce “carnaval” de l’horreur au quotidien, Guillermo Navarro, ne lâche pas prise car s’il est bien un lieu où la création théâtrale, ou artistique d’ailleurs de façon générale, se fait acte de résistance politique et sociale, un pays où l’urgence de préserver l’humanité et sa richesse culturelle engage la responsabilité politique et morale des artistes, où la parole du comédien doit se faire hurlement lorsqu’il n’y a plus de mot possible pour qu’un peuple reste droit dans ses bottes et digne, c’est bien cette zone de non droit corrompu et déchiré de violences fulgurantes et indicibles qu’est le Mexique actuel! Un combat poignant face à l’insupportable où chaque jour l’artiste doit inventer autre chose que des mots pour transmettre son imaginaire malgré toute l’horreur… Guillermo pourrait vivre en France, y exprimer toute sa rage constructive, s’y battre pour que l’étincelle de l’esprit ne s’éteigne jamais! Non! Il ne désertera jamais tous ceux et celles qui sont en vrac et qu’il aide à se reconstruire, à exister malgré tout, au coeur de quartiers dévastés par la drogue et les trafics d’armes…Chapeau l’artiste!

La fête des cultures en apothéose!

Point d’orgue d’une colloque qui n’aura jamais été aussi lumineux que cette année par la qualité des thèmes abordés et des intervenants, riches de leurs superbes diversités culturelles complexes et nuancées, une grande soirée polynésienne attendait le soir tous les participants devenus amis et curieux des autres! Une soirée jusqu’au bout de la nuit pour dire au revoir, avec un immense regret, à ces pépites humaines d’autres continents, d’autres couleurs, d’autres univers, d’autres langues. Une soirée de convivialité et de rires ponctuée de chants, de danses, d’échanges animés pour mieux s’inventer un monde de la diversité plus riche de possibles et d’énergies. Une soirée sous les cieux de Papeete ou de Bamako, de Saint Louis du Sénégal  ou de Beyrouth, de Nouméa ou de Donostia, ou de tous les lieux où vibre la diversité créative humaine et que n’arrêtent pas les frontières de l’intolérance…Une soirée hors du temps où les yukulélés s’emparent des vieilles chansons françaises, où l’on se prend à croire que tout est possible, même à Mexico la maudite… Il faut hélàs se séparer car des spectacles conclueront demain cet immense moment trop fugace! Plus raisonnable nous dit-on à 2h00 du matin! Mais l’esprit, le partage, l’échange, l’amitié doivent- ils être raisonnables? Pour chacun, les liens sont forgés et destinés à se poursuivre! Rien ne sera plus pareil demain!

Un petit incident méprisable a émaillé la fin du colloque international Chantier Nord Sud du Versant hier après midi comme un rappel à notre funeste actualité! Un homme visiblement gorgé de haine et pétri d’amalgames nauséeux a invectivé Kukai Dantza aux cris de “Aurore Martin, ETA, dehors”! Alors si danser, boire un punch tahitien fleurant bon le gingembre et la vanille, aimer et vivre tout simplement sont des actes de terrorisme, alors ce colloque a rassemblé une belle brochette de ces dangereux personnages dont nous étions, érigés en affreux défenseurs du métissage culturel! On assume!

Merci au Versant de nous offrir tous les jours les autres versants de l’humanité! Merci à Gaël et son équipe mais aussi à Adama Traoré, immense petit homme!

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

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