littérature

Published on avril 22nd, 2017 | by MagMozaik

0

Peinture : vrai ou faux ?

Un peintre, par définition, est un homme (ou une femme) de talent. Savoir manier un pinceau, mélanger les couleurs, recréer un velouté de peau, une profondeur de paysage ou inventer des formes abstraites, requiert une grande technicité, un savoir-faire sans cesse en évolution, une passion sans limite, et une envie folle de s’exprimer. Alors, quelle différence existe-t-il entre une peinture originale et un faux tableau ? Mise à part la créativité initiale du peintre, le talent des deux artistes n’est pas à mettre en doute. Si certains grands noms de la peinture ont eu cette « facilité » de création, il nous faut reconnaître que beaucoup d’artistes se sont servis des œuvres de leurs prédécesseurs pour trouver inspiration et technique. Où se situe le plagiat Quant au faussaire, s’il faut admettre la tromperie initiale de son intention (besoin de se confronter avec un « maître » ou besoin lucratif seulement ?), il faut aussi admettre qu’il a, dans la plupart des cas, réussi à égaler la technique du créateur original. Mais la conception de l’œuvre, la mise en place d’un paysage ou de personnages reviennent exclusivement au créateur du tableau. C’est lui seul qui décide de la construction de sa structure.

Pour illustrer ce thème du vrai et du faux en peinture, voici deux romans qui traitent de ce sujet. S’ils ne sont pas récents, ils n’en manquent pas moins d’intérêt.

Metin Arditi : « Le Turquetto »

Né le 2 février 1945 à Ankara, Metin Arditi est un écrivain suisse francophone d’origine turque. Après de brillantes études à Lausanne (à l’École Polytechnique Fédérale où il obtient un diplôme en physique et un diplôme de troisième cycle en génie atomique),  il crée en 1988 la fondation Arditi qui attribue une quinzaine de prix annuels aux diplômés de l’Université de Genève et de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne. Il est le fondateur en 2009 et le coprésident (avec Elias Sanbar) de la Fondation « Les Instruments de la Paix-Genève » qui favorise l’éducation musicale des enfants de Palestine et d’Israël.

Toutes ces activités ne l’ont pas empêché d’écrire une dizaine de romans de 2004 à 2016, le dernier étant « L’Enfant qui mesurait le monde » (éditions Grasset, Paris) merveilleux roman sélectionné par le jury du Goncourt.

« Le Turquetto », publié en 2011, raconte l’histoire d’Elie Soriano, jeune garçon juif de Constantinople, au XVIème siècle, épris d’art. Mais il est impossible pour lui de concilier sa vocation pour la peinture et sa religion juive car il est écrit dans le Deutéronome « Tu ne représenteras rien ni personne ». Et pour un jeune garçon tel qu’Elie, c’est véritablement le drame. Il ne peut même pas pratiquer la calligraphie. Alors il quitte Constantinople, en septembre 1531, dès le décès de son père. Il s’enfuit, se cache et arrive à Venise. En 1574, Elie est formé à l’école du Titien qui le surnomme « Le Turquetto ».

Pendant plus de 40 ans, il peint des portraits, mais aussi et surtout de très belles scènes bibliques, empreintes de douceur et d’humanité. Aux yeux de tous, y compris de sa femme et de sa fille, il est chrétien. Reconnu, admiré pour l’extraordinaire profondeur de ses tableaux bibliques ou profanes, pour les regards sereins qu’il peint, consolateurs de la solitude, pour la paix pleine de compassion.

C’est alors qu’il peint « L’homme au gant » qu’on attribuera au Titien. C’est à la même période qu’il travaille à « La Cène » tableau par lequel le scandale arrivera. Il ne fait pas bon être Juif en pays chrétien au XVIe siècle…

Metin Arditi nous entraîne avec une grande puissance et une érudition inspirée, dans le tourbillon de cette vie aux identités multiples. En conteur averti, il dépeint le foisonnement du Grand Bazar de Constantinople, les rivalités et les fastes de la Renaissance. Entre ombre et lumière, avec force détails, il met en perspective l’art pictural avec les contradictions du pouvoir, de la religion et de la filiation.

Georges Perec : « Le Condottière »

Né le 7 mars 1936 à Paris et mort le 3 mars 1982 à Ivry sur Seine , Georges Perec est écrivain et verbicruciste (De verbi, « mot » et cruci « croix », avec le suffixe -iste : inversion des racines de cruciverbiste, dans le but de différencier celui qui crée de celui qui résout). Son père sera tué en juin 1940 et sa mère, déportée en 1943, ne reviendra jamais d’Auschwitz. Sans famille, la littérature devient alors son monde.

Son premier roman, « Les Choses. Une histoire des années soixante »  obtient le Prix Renaudot en 1965. Suivent, entre autres, « Un homme qui dort» portrait d’une solitude urbaine, puis « La disparition» où il reprend son obsession de l’absence douloureuse. Particularité de ce roman : il ne comporte aucun « e ». En 1975, « W ou le souvenir d’enfance » alterne fiction olympique fascisante et écriture autobiographique fragmentaire. Qui ne connaît pas « La vie mode d’emploi »? Ce roman fleuve de 657 pages retrace la vie d’un immeuble situé dans le 17è arrondissement de Paris, entre 1875 et 1975. Il évoque ses habitants, les objets qui y reposent et les histoires qui directement ou indirectement l’ont animé. Il a obtenu le prix Médicis en 1978.

En 2012 paraît le roman « Le Condottière » dont Georges Perec avait égaré le manuscrit en 1966 pendant un déménagement et qui ne fut retrouvé qu’en 1992, soit dix ans après sa mort. Il aborde le thème du faux en peinture en nous présentant un professionnel du faux tableau.

Ce faussaire se nomme Gaspard Winckler, personnage que l’on avait déjà croisé en 1975 dans « W ou le souvenir d’enfance » ainsi qu’en 1978 dans « La vie mode d’emploi ». Le roman raconte la réalisation d’un faux tableau, qui pourrait ressembler au Condottière peint par Antonello de Messine en 1475. Plus d’un an de recherches, d’essais, de croquis et d’esquisses, et d’enfermement dans un atelier de peinture seront nécessaires pour approcher le travail de la conception d’un nouveau-faux tableau de Messine. Malgré tout le talent et le professionnalisme de Gaspard Winckel, ce dernier réalise que, finalement, il n’est capable que de se reproduire lui-même et qu’il n’est qu’un simple exécutant, aux ordres de son commanditaire, Anatole Madera.

Dès le début de l’histoire, Gaspard W assassine ce commanditaire. Alors, Georges Perec va analyser les raisons qui ont poussé son héros à ce geste fatidique. La prise de conscience de son échec face à sa tentative de peindre mieux qu’Antonello de Messine ? L’absence de lumières dans sa vie privée et professionnelle ? La question du « faux » est partout présente dans ce livre : faux dans sa peinture, faux dans sa vie privée.

Le meurtre d’Anatole Madera sera finalement pour Gaspard W à la fois une véritable libération de sa vie professionnelle de faussaire, un aboutissement de la quête de soi, et la possibilité, enfin, de créer « quelque chose qui serait à lui, qui ne viendrait que de lui, qui ne concernerait que lui ».

Ce beau roman ne se laisse pas apprivoiser dès le premier coup d’œil. Par de longues réflexions, Georges Perec nous fait partager la vie d’un faussaire : sa formation, l’engrenage dans lequel il se retrouve piégé car il ne peint qu’en lieu et place d’un artiste décédé alors que lui-même est bien vivant. Comment, dans ces conditions, exister vraiment, être soi, prouver sa valeur puisque son métier même de faussaire l’oblige à vivre dans l’ombre ?

Alors, sur quels critères pouvons-nous juger un homme qui possède un immense talent de peintre ? L’admirer pour son art ? Le critiquer sur le principe qu’il s’agit d’une falsification lorsqu’elle est avérée ? Reconnaître avant tout la qualité du travail fourni tant par le créateur que par le faussaire ? Tous deux désirent vivre de leur art. Tous deux produisent un travail d’exception. Ils sont tous des artistes accomplis.

Guy Ribes, Han van Meegeren, David Stein, Yves Chaudron, et Wolgang Beltracchi furent les plus fameux faussaires de notre époque. Peu sont devenus des créateurs …

Catherine Bosser pour Magmozaik64200@gmail.com

Georges Perec – Le Condottière – 2012 – Seuil – 224 pages

Metin Arditi  – Le Turquetto – 2011 – Actes Sud – 288 pages

Photos : Catherine Bosser

This Post Has Been Viewed 63 Times


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑
  • Rejoignez-nous sur Facebook

  • Catalogue art/culture

  • L’annuaire Mozaik 2017

    L’annuaire Mozaik 2017
  • Panier