Vu dans la presse

Published on avril 22nd, 2017 | by MagMozaik

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Les yeux grand ouverts

Cachez ce Tartuffe que je ne saurais voir pourrait-on dire de cette étonnante interprétation d’un des chez-d’oeuvres de Molière, décidément indémodable, composée par Guillaume Bailliart les 3 et 4 mai au Théâtre municipal de Bayonne.

« Tartuffe d’après Tartuffe » , c’est d’abord une extraordinaire performance d’un comédien qui se lance l’incroyable défi d’interpréter seul tout les rôles d’une pièce aux résonances si étrangement actuelles, « Tartuffe ou l’imposteur ». Alors pour ce faire, il faut une lecture intelligente et vivifiante du texte, y ajouter une bonne dose de mise en scène au xième degré et une scénographie pour le moins épurée. Découvreur de talents parfois iconoclastes, la Scène Nationale n’a pu résister à l’envie de jouer les trublions sur un répertoire archi joué et rabâché sans le moindre pétillement créatif le plus souvent! Et là, l’imagination impertinente est au rendez-vous au delà de toute attente qui risque d’en choquer beaucoup! Imaginez un texte dont on vous laisse pensez ô combien il s’enracine dans notre époque et nos débats politiques, servi avec tout le respect et la rigueur qu’exigent les mots de Molière. Point de fantaisie ou de détournement en ces répliques cinglantes. Tout tient en l’art de les dire et la manière de les mettre en scène de manière à ne se concentrer que sur le sens du verbe ciselé avec verve et subtilité. Si Molière assistait aux représentations, nul doute qu’il s’enthousiasmerait pour cette manière de sertir ses mots en un écrin insolent que son époque ne lui permit pas, censure de l’Eglise oblige!

En scène, un seul acteur pour décliner tous les rôles finement cernés en variations multiples. 1962 alexandrins portés avec virtuosité, élégance ou ironie mordante par un seul homme qui, tour à tour, endosse les personnages. Tous ont les yeux fermés sauf Tartuffe qui, dans cette ineptie sociale et politique, garde les yeux grand ouverts pour mieux dominer les comportements et les discours d’un monde qu’il manipule pour mieux s’en servir avec une énergie et une rage de dire qui dépasse tout entendement! Car seuls les mots importent et le décor, dénudé à l’extrême, renforcent cette ambition d’universalité du texte. Une simple table occupe l’espace. Au sol des étiquettes portent le nom des personnages incarnés par le comédien, juste guidé par un enchainement de mots parfaitement et justement exprimés et une gestuelle précise, presqu’elliptique. C’est frais, ébouriffant. On en souhaiterait presque que bien des pièces du répertoire classique soit à ce point revisitées de façon jubilatoire, histoire de montrer combien certaines traversent les siècles pour mieux coller à nos réalités d’aujourd’hui. Certes, par son implication dans son époque, Molière est du pain béni pour toute compagnie ou tout metteur en scène qui pourraient tout aussi bien adapter Beaumarchais ou les écrits virulents de Casanova dont on mésestime l’ampleur du talent et de la critique sociale. Et tant d’autres qui, depuis trois siècles fustigent nos us et coutumes sans jamais vieillir une seule seconde!

La compagnie responsable de cet outrage salutaire? Le groupe Fantômas, personnage magnifiquement incarné dans des mises en scène hélas bien indigentes par Jean Marais au Cinéma des années 60 et qui méritait bien d’autres traitements! Et puis ce comédien, dopé à l’adrénaline, au talent et à la passion, si juste et enflammé, si charismatique qu’on ne s’attache qu’à ses mots dits et son visage emblématique. Une expérience unique où les mots dénudés prennent tout leur sens actuel avec émotion et vibrations. Mais qu’on ne s’y trompe pas. L’homme a bâti sa carrière autour de mots bien pensés et mis en situations paradoxales, de Camus à Shakespeare, de Sartre à Sophocle en passant par Garcia Lorca. Virtuose des tréteaux et de bien des explorations, il dirige le groupe Fantômes à Lyon, belle brochette d’acteurs associés dont il dit: « “Nous sommes une ensemble d’individus reliés par le goût du jeu.Notre vocation première est d’inventer et de matérialiser des mondes inconnus.Cette activité pourrait être qualifiée d’irresponsable par une personne normale habitant un monde normal. Heureusement, l’existence d’un tel individu et d’un tel monde reste à prouver. » Acteur, metteur en scène mais aussi musicien de rock, jusqu’où n’ira-t-il pas  dans un éventail de talents dont on aimerait en voir bien plus souvent?

Théâtre Municipal de Bayonne, 3 et 4 mai à 20h30, de 12 à 18 euros.

www.scenenationale.fr

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

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