Donostia 2016

Published on février 8th, 2016 | by MagMozaik

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Les frémissements de la liberté…

Carlos Saura a profondément marqué mon destin! A 19 ans, je découvrais “Cria Cuervos”, mon premier vrai choc cinéma et ma première claque politique à travers une Espagne meurtrie et dévorée par le franquisme. A cette époque, je me battais pour le Chili d’Allende sans imaginer ce que souffrait ma famille basque! Une giffle magistrale certes, mais aussi un retour à mes sources identitaires, aux combats et privations de libertés dont on s’échappe par l’imaginaire!! Aujourd’hui, en prélude à son action avec Donostia 2016, la ville de Bayonne rend un hommage vibrant à ce cinéaste grandiose, dans la lignée de Bunuel, qui sut aussi, en argentique, saisir toute l’humilité, la détresse, le génie, l’humanité flamboyante et la vie du peuple espagnol… Peuple aride des campagnes, misérable, simple, travailleur mais si digne au croisement de multiples influences culturelles européennes et arabes…92 clichés des années 50 au total, en 8 séries soir et blanc sur l’Espagne d’après-guerre, exposés au Didam du 6 février au 24 avril et que complète , à l’Atalante et l’Autre Cinéma, la diffusion de 7 films phares les 5 et 6 février. 

"Espana anos 50", un témoignage poignant

Magistrale d’émotions pudiques et de constat réaliste poignant, l’exposition des photographies de Carlos Saura nous entraine dans une Espagne d’une autre époque, une époque de gens simples, misérables, travailleurs et ô combien dignes dans leur mutisme pudique. Une Espagne pourtant riche de ses métissages culturels à la croisée de l’occident catholique fervent et rigide, et du monde arabe. Une Espagne dont les fêtes, les rites, les coutumes mélancoliques et ardentes, entre vie et mort symbolisées, font un temps oublier la misère, les stigmates d’une guerre civile non encore effacée, la répression et l’effroyable contexte du franquisme.

Lumières crues, visages durs et pourtant flamboyants, terrifiants de douleur ou de fatalisme contenus… Seul l’argentique pouvait à ce point restituer le grain délicat des expressions de tous ces hommes, toutes ces femmes et ces enfants, saisis en une vérité de traits époustouflante. Paysages, villages, habitants, autant de clichés qui s’inscrivent, en une froide dénonciation, dans le contexte d’un franquisme et d’une église qui mettaient une chape de plomb sur ce qui faisait l’identité même des populations! Bien des villages basques virent ainsi leurs carnavals et autres mascarades disparaître, quand ce n’était pas l’Euskara qui devenait hors la loi!

Là, défilent sous nos yeux, les vieilles images d’un temps qu’il ne faut pas oublier, un temps où malgré la main de fer, l’Espagne vivait, dansait… Cuenca puis Madrid, où photographier la gare constituait un délit!!Puis la série des dimanches après-midi où Saura s’ingénie à montrer combien forte reste la joie de vivre quand on est une employée esclave de maison bourgeoise en quête d’un amour possible dans les bals populaires …Et puis la vie encore autour des novilladas improvisées avec les charrettes en guise d’arènes, comme à Zarzuela, pour des rêves insensés de future gloire tauromachique, bien improbable!!

Et puis l’austérité de la Castille avec ses rudes paysans habitués aux rigueurs d’un plateau aux soubresauts climatiques fantasques..La bourrasque flamboyante et ombrageuse de l’Andalousie souffle également sur l’oeuvre inspirée de Saura, avec la fierté d’une terre aride tout en contrastes de couleurs, de lumières et d’ombres, marquée par l’influence arabe et berceau du Flamenco. Le parcours s’achève avec Sanabria l’anachronique, dont on découvre enfin la misère en un pan de province reculé, coupé, dans le dénuement le plus total, de toute forme moderne de civilisation comme une survivance absurde de temps médiévaux. Bien des villages ne survécurent pas (heureusement???) à la rupture d’un barrage.

Un regard, deux supports

Né à Huescas en 1932, Carlos Saura s’intéresse, dès 1952, à des modes d’investigation journalistiques qu’il mobilise pour dénoncer, en images crues et poignantes, l’influence néfaste, répressive et conjointe du régime franquiste et de l’Eglise catholique. Reporter photo, journaliste, imprimeur, de 1952 à 1955, il s’oriente également vers le cinema dans la lignée corrosive de Bunuel. En 1958, son premier documentaire” Cuenca” se distingue au Festival de Donostia-Saint Sébastien. Dès lors, il alterne expositions de photographies et films, véritables pamphlets contre l’hypocrisie d’une société espagnole corrompue et asservie au régime, et les dérives politiques. Il enchaine les succès et partout son message frappe fort d’autant que bien de ses films se heurtent à la censure espagnole! Citons, entre autres petites pépites, “La Caza”, “Deprisa, deprisa”, ” La Madriguera”, “Ana y los lobos”, “Cria Cuervos”, bien sûr, “Elisa, vida mia”, “Carmen”, “Tango” et surtout “Mama cumple 100 anos”.

Changement de cap en 1981 avec une orientation plus musicale à travers des collaborations divers: Antonios Gadès (“Bidas de Sangre”, ” El amor brujo”) ou bien Vittorio Storaro pour “Flamenco” et “tango”, entre autres, sans oublier “Argentina” en 2015!

Un travail que viendront ponctuer une multitude d’expositions photos et de romans et que couronne aujourd’hui cette exposition majeure réalisée en collaboration avec La Fabrica-Madrid, organisme culturel pour la promotion et le développement de la création contemporaine, maitre d’oeuvre notamment d’un des plus importants festivals mondiaux de photo, “PhotoEspana”, longtemps dirigé par Pablo Berastegui qu’on ne présente plus. Oliva Maria Rubio, directrice artistique à la Fabrica et commissaire de l’exposition, qui reprendra “Espana énos 50” en juin prochain à Ségovie.

Quelques films en résonance

L’Atalante et l’Autre Cinéma ne pouvaient bien sûr laisser passer cette occasion unique de projeter, en présence du cinéaste, quelques bijoux représentatifs de son oeuvre, politique puis musicale! 7 chefs d’oeuvre diffusés en VO très judicieusement . 7 témoignages d’histoires, douloureuses ou non, et d’âmes de pays qui chantent, malgré tout!

A l’Atalante: “Flamenco, Flamenco” (2011)  et “La Chasse” (1966). A l’Autre Cinéma: “Don Giovanni, naissance d’un opéra” (2008), “Cria Cuervos” (1976), “Anna et les loups” (1973), “Maman a 100 ans” (1979) et “Argentina” (2015).

Une exposition  à voir et revoir pour mieux comprendre l’Espagne d’aujourd’hui dans toutes ses douleurs surmontées et surtout le fameux” Convivir, vivir con” de Donostia 2016!

www.bayonne.fr

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

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