Coups de coeur

Published on août 27th, 2016 | by MagMozaik

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L’absolu à l’état pur

L’acuité d’un regard, la fine alchimie d’un objectif qui, en un instant de grâce unique, saisit la précision d’une architecture des corps, en épouse la poésie, l’élégance d’un mouvement,  l’émotion d’un danseur, d’une danseuse, dont la grammaire gestuelle se réinvente à chaque chorégraphie avec une fulgurante intensité de l’exigence dont on sait toute la rigueur, le travail immense que l’excellence impose au quotidien. Quand la virtuosité d’une artiste, Polina Jourdain-Kobycheva, transcende ces oeuvres d’art vivantes que sont les corps, avec leurs fragilités, leurs explorations de l’intime, du geste infinitésimal qui frise la perfection, de ses balbutiements à ses aboutissements étincelants, leur langage d’une complexité rare, la rigueur insensée d’un travail au quotidien, poussé aux extrêmes sans fin du perfectionnisme technique et sensuel, le résultat se décline en quelque 103 photos somptueuses exposées du 26 août au 18 septembre à la Crypte Sainte Eugénie, dans le cadre du Temps d’Aimer la Danse.

Polina Jourdain-Kobycheva vit avec générosité, talent et pudeur sa passion pour la danse et le théâtre, notamment à Saint Petersbourg. Contemplative, observatrice, impliquée, elle sait, au moment voulu, capter l’instant magique où l’émotion s’épanouit sans jamais se reproduire!  Car Polina, passionnée par la danse, s’intéresse surtout à la partie cachée de l’iceberg, tout ce travail ardu et ces sacrifices consentis à un art du sublime. Force, énergie fusionnent sans cesse avec délicatesse, grâce et subtilité.

L’artiste s’est inscrite en filigrane au coeur du ballet depuis 2 ans, dans son quotidien, des balbutiements d’un geste épuré à l’apothéose d’un spectacle. Le studio gare du Midi d’abord, où elle observe, palpe les tensions, les enjeux, les défis que chacun s’impose à force de travail et de volonté, pour mieux magnifier des gestuelles toujours et encore perfectibles. Et puis son studio, où sur fonds noirs ou blancs, son objectif et sa lumière caressent avec infiniment de pudeur et de pureté les corps nus, ou les fragments de corps, si expressifs qu’ils en deviennent des épures abstraites, sensuelles, vibrantes, transfigurés par les éclairages délicats de l’artiste. Viennent ceux et celles qui acceptent le jeu, seuls ou en duos, une fois ou plusieurs fois, pour apprendre aussi de leurs corps, en postures et arabesques, ou de leurs potentiels à exprimer des palettes infiniment subtiles de leurs émotions, jusqu’au bout des doigts, des pieds ou des ports de tête.

La fugacité de l’instant magique où s’incarne ce frisson indéfinissable de la perfection qui vous saisit au coeur de l’émotion, Polina le devine, l’anticipe, le happe en quelques fractions de seconde ou dans la quiétude de son studio, en poses sans cesse chorégraphiées. Tout le génie de l’artiste est là ! Dans cette sensibilité sublime qui défie le temps ou magnifie les corps pétris, sculptés, d’un langage complexe, difficile, dont les verbes de rythme se conjuguent en tous les temps de l’émotion ! Un excellent photographe me dit un jour ceci: Peu importe l’appareil que tu as si tu n’es pas là au bon moment, que tu ne sais pas regarder, réagir, t’imbiber des émotions qui t’entourent, sentir ou anticiper peut-être l’instant rare qui se produira en une fraction de seconde! Bien sûr d’excellents artistes savent imaginer des photographies plus scénarisées. Mais les virtuoses surfent sur la fragilité risquée de la fraction de seconde où tout se fige, tout flamboie dans un foisonnement d’émotions pures, presque volées. C’est dans cette humilité là, grandiose, que travaille Polina l’observatrice, si respectueuse de cet art si fragile.

A l’ère du numérique il est facile de mitrailler mais l’argentique révéla les plus grands photographes, gravant leur imaginaire sur le grain sensible du noir et blanc après avoir mûrement pensé, anticipé et mis en scène leurs clichés. Ce fut le cas d’un Doisneau . Peut-être le secret du génie pur est-il là!! Les virtuoses d’aujourd’hui mitraillent et sélectionnent la perle rare. Ceux d’antan savaient d’avance que tous les clichés pris seraient des perles rares parce que le procédé avait un coût. Est-ce que penser en argentine modifierait aujourd’hui l’approche des photographes? S’immerger dans un univers à capter, mettre en scène à l’avance ses photos, ces instants rares de pure poésie et de vie à saisir au vol de l’émotion… C’était savoir que toute la pellicule serait d’exception!

Au fil de l’exposition, on reconnait des séquences vécues lorsque nous avions passé une journée avec la troupe de Thierry Malandain, en février 2015. Ces heures d’exercices à la barre ou en enchainements défilent ici en images fières où la concentration des artistes se fait palpable. On reconnait aussi les danseurs et les danseuses dont la passion dévore la vie dans l’ambition de l’absolu ! De si jeunes adultes, presque encore des adolescents qui consacrent tout à leur art, hors d’un temps si banal pour d’autres qui ne se privent ni de bons repas, ni de fêtes entre amis, ni d’un quotidien qui leur appartient. Eux, leur quotidien justement est voué à la danse, exclusivement, avec toutes contraintes que cette discipline impose de manière drastique, sans aucun compromis possible avec les légèretés de la jeunesse. Cette beauté-là,  Polina a su la comprendre et nous la restituer en contrastes de finesses et de forces.

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