Coups de coeur

Published on novembre 20th, 2015 | by MagMozaik

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La diversité culturelle s’invite au grand bal du développement local

Le colloque s’invite, en cette seconde journée, au coeur de problématiques où la diversité culturelle joue un rôle déterminant dans la recherche d’identités refondatrices et de développements locaux restructurants, partout en Afrique et sur bien des thématiques diverses, allant des harmonies ethniques réconciliées dans un même pays, à la place fondamentale et parfois questionnante des cultures traditionnelles dans des sociétés patriarcales où la femme cherche une place majeure, encore à définir dans toute sa richesse bravant les interdits et les tabous, où les outils ancestraux sont en quête de préservation et où la pluralité des communautés, si riche en de multiples pays, doit s’inventer un nouveau vocabulaire, une nouvelle syntaxe et des modèles inédits pour exister de manière cohérente, qui intègrent des stratégies de réhabilitation / réappropriation des cultures traditionnelles comme éléments revivifiés de vie et d’avenir. Une même problématique mais aux multiples visages pour mieux assumer une pluriculturalité au quotidien dont le concept de jumelage pourrait être à court terme un terreau propice où se nourrir d’autres cultures et s’inspirer de nuances infinies de solutions propres à chaque pays aux expériences singulières mais avec en filigrane le spectre de la soft power intrusive entre modèles mondiaux et spécificités africaines à l’heure de la mondialisation des pays forts. Une journée dont le fil rouge est de comprendre comment une société pense ses violences et contradictions internes à travers des cultures riches, denses, et parfois impertinentes voire iconoclastes et perturbantes. Une journée où, comme hier, Malang Sene croque, d’un trait mutin , tous les intervenants!

Au carrefour de la modernité:

Deux visions, parfois conflictuelles, posent, en cette matinée, les vrais enjeux du poids, plus ou moins pertinent, des cultures traditionnelles au coeur du développement local des pays. Deux visions complexes qui pointent d’un doigt souvent insolent les fondements mêmes de structures sociétales patriarcales où la femme revendique aujourd’hui toute sa place d’acteur majeur, longtemps niée par des codifications ancestrales ponctuées de multiples tabous et interdits à son encontre, mais aussi à l’encontre de groupes ethniques exclus de certaines pratiques coutumières (tels les peuls qui ne savent pas garder un secret rituel!) Au carrefour de la modernité, quels sont les enjeux pour les cultures traditionnelles?

Fatoumata Sidibé revendique haut et fort sa belle diversité culturelle à la croisée métissée de races (Mali et Belgique) et de religions (musulmane, animiste avec une éducation à l’université catholique de Louvain). Une richesse humaine qui amène cette jeune femme, députée de Belgique , à s’interroger sur la visibilité – ou l’invisibilité de fait- des femmes dans la diversité culturelle prônée par tant de pays africains. Le rôle des femmes créatrices et citoyennes en des sociétés à domination patriarcale est pour elle question de genre et donc de pouvoir et de domination qui, en violation même des droits de l’homme (et de la femme) légitime le discrimination des femmes dans un accès restreint à la culture, cette formidable arme d’émancipation dont elles ne bénéficient quère comme minorités maintenues en état d’invisibilité pour des raisons de structures sociétales traditionnelles! Car être artiste aujourd’hui en Afrique est un formidable challenge pour une femme, tant certaines formes de pratiques culturelles restent l’apanage des hommes enrobé dans une succession d’interdits difficile à briser. Par exemple, une femme musicienne joueuse de kora reste un sacrilège ou une incongruité à tout le moins. De même, peindre des masques, comme le fait la jeune artiste romancière et poète depuis 15 ans, enfreint les tabous car les masques, symboles de pouvoir,  appartiennent à un monde d’hommes . En revanche l’artisanat est volontiers dévolu aux femmes car il ne saurait bouleverser la légitimité supposée des structures sociales ancestrales. Comment alors éviter la stigmatisation des femmes artistes, réputées amorales, qui osent braver les interdits et s’exprimer en des domaines artistiques dévolus aux hommes, comme au théâtre où les femmes restent confinées à des rôles pour le moins subalternes?  Fatoumata livre ce beau combat car créer c’est résister et imaginer que d’autres univers sont possibles, à réinventer. Car il faut parler des succès de femmes pour inciter les autres à s’exprimer, participer, s’impliquer et s’imposer, non seulement en des postes de décision dans l’acte culturel mais aussi dans la simple fréquentation d’expositions ou de musées! Une chappe de plomb qu’elle entend bien fissurer pour offrir davantage de place à l’autre versant de l’humanité que sont les femmes!

Autre vision, aux antipodes : celle de Boubé Saley qui opte pour un maintien nécessaire des cultures traditionnelles dans le développement local comme une des composantes essentielles du patrimoine immatériel transmis de génération  en génération et aux fondements mêmes de la vitalité de communautés, à préserver sous peine de susciter de graves crises identitaires. Un combat pour la pérénisation qui exclut de fait les femmes, bien sûr, mais aussi certains groupes ethniques voire les étrangers. Pour lui, les cultures traditionnelles doivent maintenir leurs interdits sous peine de perdre toute leur symbolique et leurs spécificités identitaires. Pour autant les cultures traditionnelles souffrent, de manière récurrente, d’un phénomène de table rase qui, dans l’histoire, a toujours vu la victoire de cultures dominantes sur celle des vaincus. Ce fut le cas en des périodes de colonisation puis d’impact agressif des grandes religions monothéistes les taxant de satanisme pour finir avec le coup de grâce des idéologies communistes pour lesquelles la pratique des cultures traditionnelles relevait d’un comportement contrerévolutionnaire inepte. S’impose alors un modèle de développement local fondé sur l’économie, le social et l’environnement dont l’échec aboutira à la définition de nouvelles stratégies dans les années 2000 capables d’adjoindre à ces trois axes la réintégration des cultures traditionnelles comme un retour à la préservation de l’environnement à travers des espaces géographiques sacrés désormais préservés.

Au service de reconstructions identitaires

L’action d’Adama Traoré s’inscrit au coeur de cette problématique là! Après avoir rappelé l’histoire des pratiques instrumentales liées, depuis le XIIIème siècle aux grandes familles de griots chargées de la transmission des savoirs, il évoque une situation plus contemporaine où l’intrusion des conceptions salafistes ont failli aboutir à l’abandon et la déperdition d’un patrimoine musical pour le moins riche. Aujourd’hui, pour sauvegarder les instruments de musique traditionnels telle la magnifique Kora, il mène une mission inédite qui consiste à répertorier tous les instrumentistes., à charge pour eux d’élaborer des chatrtes de compétences, de les faire connaitre par des manuels performants d’apprentissage aboutissant à des certificats de pratique diplômants. Une action salutaire qui exige de casser les stratifications ancestrales des pratiques musicales pour en accéler la démocratisation et la pérénisation.

Autre action, nettement plus importante et significative en termes identitaires: la tenue, tous les deux ans, du Festival des Réalités qui se tient dans la seconde ville du pays, capitale régionale du sud à la frontière du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire, Sikasso, forte de quelque 800 000 habitants, en un secteur géographique où l’offre culturelle reste plus réduite qu’à Bamako. Un formidable pari pour sa Compagnie Acte Sept que nous relate, comme observatrice privilégiée, avec beaucoup d’émotion et d’humilité, Françoise Nice, journaliste à la RTBF.

Un festival unique qui, en une semaine début décembre (dernière édition en 2014), s’axe sur la musique et la danse, laissant volontairement en retrait le théâtre, pour une fréquentation chaque soir de 1000 personnes. Chaque représentation juxtapose une première partie très éclectique de groupes musicaux ou de marionnettes ou de danses etc et une seconde de formattions phares. Double originalité de l’opération? Faire se déplacer un public qui n’a pas l’habitude d’aller au spectacle sur tréteaux mais surtout confronter, en un processus éphémère et alchimique, les cultures ethniques du sud et les ethnies touareg du nord en de soirées joyeuses, pacifiques et pacificatrices mais où, souvent, se frottent ensemble des groupes qui ont bien souvent accumulé les préjugés ancestraux séculaires et les blessures récentes. Mais en dépit de tant de différences, la magie opère dans un processus festif de réconciliation et de reconstruction par les arts et le théâtre. Tout cela ne s’est bien sûr pas fait naturellement! Il aura fallu, au fil des éditions successives faire un travail de vérité entre les différents groupes du nord et du sud et redéfinir l’identité malienne comme une union fraternisante à travers la diversité au sein d’une même nation malienne. Ce festival tout en finesse ne se présente pas comme un pacte social ou politique mais à cette occasion, chacun peut enfin se voir à travers le regard de l’autre dans un nouveau vivre ensemble et dans une démarche philosophique  où la confrérie des “Bouffons” n’est jamais bien loin comme pour mieux secouer les apparences et remuer les mentalités.

La diversité culturelle sous l'angle d'outils internationaux majeurs

L’après midi se focalise davantage sur les orientations internationales qui influent sur la diversité culturelle en des effets très contrastés et pas forcément toujours bénéfiques en termes de préservations identitaires. Hadie Damien, jeune prodige de la création numérique libanais a décidément la bougeotte et son intervention tout en finesse ironique captive un public conquis par son aisance et l’acuité de ses analyses quant à bien positionner, dans leur juste contexte, les élans culturels dans une société plurielle. 18 communautés existent au Liban ce qui n’est pas forcément une bonne chose lorsque chacune d’elle se prend à impulser des initiatives nouvelles! Car paradoxalement, cette richesse peut vite partir dans tous les sens et faire tout et n’importe quoi par souci de plaire à tout le monde. Or, il est évident que toute communauté, à 2 ou 18, cherche toujours à imposer ses systèmes identitaires sur les autres. Dans ces perspectives et choix culturels éminemment politiques, les communautés ont cherché avant tout à greffer sur leur propre cas les modèles d’élans culturels mis en place dans les pays riches. Une erreur funeste qui n’est pas porteuse de développement. L’importation de ces modèles culturels du nord à travers les nouvelles technologies a coûté très cher sans forcément coincider avec les cultures fondamentales libanaises. Injecter autant d’argent est un crime car les initiatives doivent avant tout passer par des démarches sociales et humaines plus justes. La perte de valeurs a commencé depuis longtemps et concerne tous les continents. Faut il y voir une raison de l’islamisation du monde, comme il y eut une christianisation tout aussi violente du monde? Pour que vive en définitive une culture, il faut qu’elle évolue constamment sans avoir besoin d’en référer à des codifications et des règles trop figées. A méditer!

Autre instrument plus porteur et bénéfique: celui du jumelage bien pensé à travers des programmes à l’intention de la jeunesse. Bea Diallo, échevin (adjoint au maire) d’Ixelles (jumelée avec Biarritz depuis bien longtemps) et Anne-Sophie Close travaillent ensemble sur un projet déjà bien avancé qui implique la jeunesse de 6 pays de jumelés comme moyen de lutter contre les replis identitaires. Il faut dire qu’en terme de multiculturalité, Ixelles est un exemple phare avec 178 nationalités au quotidien. A travers le Millenium Youth Project, des jeunes de Zababdeh, Megiddo, Kalamu, Biarritz, Cascais, Ixelles et Mizil ont choisi de porter par groupes un projet fort interculturel en identifiant des problèmes majeurs à l’échelle planétaire, traités dans un esprit d’ouverture aux autres et selon les modes d’expression culturelle propres à chaque nationalité. A partir de ces projets, les jeunes (une classe secondaire par ville), encadrés par deux enseignants et un coordinateur urbain, ont su présenter une charte  collective d’engagements et de revendications pour mieux vivre ensemble .

Un projet éminemment citoyen et remarquable, axé sur 8 grands thèmes: La pauvreté et la faim (Kalamu, Congo), l’éducation primaire pour tous (Ixelles), le mur de la honte sur l’égalité et le droit des femmes (Cascais, Portugal), la mortalité infantile (Mizil, Roumanie), la protection maternelle (Zababdeh, Palestine), le sida, la malaria et les maladies contagieuses (Megiddo, Israel) et la protection de l’environnement (Biarritz). L’occasion de proposer des manières diverses d’illustrer ces problèmes mais aussi lors d’une journée festival à Ixelles le 6 mai dernier, de s’offrir, entre jeunes, des petits aperçus de leurs cultures respectives (danses, cuisines…). Un travail réalisé en plusieurs phases (préparation, information et sensibilisation, incitation à l’action, charte collective) dont la dernière phase de pérénisation consistera à définir 17 nouveaux thèmes à traiter désormais. Un projet fort à suivre pour son esprit d’ouverture aux autres cultures via le jumelage!

Plus épineux s’avère le thème abordé par Ayoko Mensah avec la question, lourde de menaces, du soft power entre pays d’Europe (ou plus généralement aux cultures capables de dominer à travers les pouvoirs financiers) et pays d’Afrique. De fait 3 questions se posent: Avons nous conscience des enjeux politiques du soft power qui vise à une vraie domination culturelle à travers des puissances de constructions structurelles et financières? Comment l’Afrique peut elle répondre à de tels enjeux et comment, autant que faire ce peut, en toute conscience avertie, instaurer des échanges plus équitables? La menace est bel et bien réelle car tout dépendra bientôt de qui finance et/ou est financé et par qui? Un vaste sujet qui émerge à peine dans les esprits non sans une somme complexes de contradictions à prendre en compte dans les modes de raisonnements et les solutions à imaginer !

Le Mexique: un cas d'école

Alejandro Roman, écrivain mexicain auteur de la pièce donnée dans la soirée par la troupe de Guillermo Navarro à Baroja, “Anima Sola”, est un dramaturge engagé qui vient, comme un cri fort d’alarme, nous présenter un théâtre documentaire sous l’angle des violences inouies du Mexique. A travers son témoignage et la présentation de quelques auteurs qu’il qualifie de fous, on réalise combien la raison, la civilisation et la force ont collapsé au Mexique sous les effets au quotidien des narco- trafiquants. Il évoque des spectacles crus, ancrés dans des réalités effrayantes, où les villages constituent des groupes d’auto défense pour se protéger de cette criminalité dans cette “Narcolandia”! Des spectacles souvent à risques naissent d’analyses de situations politiques nauséabondes où s’inscrustent  la corruption et la violence extrême, selon des processus scénographiés et interactifs. D’Ortiz à Vargas, les théoriciens de ce théâtre cru s’installent in situ dans les quartiers populaires souvent dangereux comme certains qui sont des plaques tournantes de la cocaine et des armes illégales.

des performances qui font sens et qui sont poussées à l’extrême limite de la dangerosité par le théâtre d’Angel Hernandez (festival de la fin du monde!) dont les pièces se déroulent dans les endroits détruits par la violence. 3 de ses acteurs, voici 3 ans, ont été ainsi kidnappés par les narco- trafiquants et sont sans doute morts actuellement. C’est dire la force déchirante de ce théâtre là inscrit au coeur sanglant des blessures d’un peuple mexicain qui ne compte plus ses disparus et ses morts en quelques années. Aujourd’hui 7 femmes sont assassinées tous les jours en ce pays et les débats s’achèvent avec l’évocation de cette pièce “Ville en gelée” qui réalise un travail de mémoire d’une ville blessée autour des souvenirs congelés de 43 étudiants récemment disparus. Voilà qui fait froid dans le dos!

A suivre demain pour une dernière journée de débats!

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

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