Coups de coeur

Published on mai 9th, 2016 | by MagMozaik

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Espaces en résonances…

Depuis quelques années, l’âme russe, dans tous ses excès, ses rébellions, ses fragilités, ses souffrances, ses passions fulgurantes et ses subtilités à fleur d’émotions hante l’imaginaire et l’œuvre complexe de  Mary-Ann Beall. Elle déploie, à la crypte Sainte Eugénie, du 7 mai au 5 juin, toutes les dimensions d’un incroyable talent, intimement lié au parcours d’un grand poète russe mort d’avoir été trop libre, impertinent et humain, Ossip Mandelstam.  En quête d’interlocuteurs capables de lire ses messages universels, ses douleurs de création et d’humanité tolérante, sa bouteille à la mer a croisé les rivages de l’artiste qui a su fédérer, autour d’elle, une belle brochette d’hommes et de femmes prêts à vivre, dans son sillage, l’aventure d’un hommage sensible, en un espace sculpté en fines dentelles tout en résonances multiples. Les volumes répondent aux toiles vivantes. Les jeux de lumières inscrivent les rêves de poésie en ombres délicates. Tous les sens se mobilisent pour offrir une architecture élaborée et ciselée autour des poèmes de l’homme qui brûlait ses écrits pour mieux les graver dans les mémoires, ou gardait en ses semelles les lames de rasoir pour le préserver des trahisons arrachées en insupportables interrogatoires staliniens.

« … A voix haute, elle prononçait quelques formules de civilité – « voulez-vous du thé ? » – ensuite, elle couvrait le papier de son écriture rapide et me le tendait. Je lisais les vers et, lorsque je le les avais retenus, je les lui rendais. «  L’automne est bien précoce cette année ! » disait tout haut Anna Akhmatova, puis, grattant une allumette, elle brûlait le papier au-dessus du cendrier. C’était un rite : ses mains, l’allumette, le cendrier ; un rite beau et douloureux. »

Analyser doctement l’œuvre à la fois évanescente et brûlante de Mary-Ann Beall à la manière d’un pompeux critique d’art érudit? Inepte, incongru et stupide, tant elle en appelle à la sensibilité de chacun pour mieux nous immerger dans son univers émotionnel, viscéral. Fracture des temps, fracture des vies, fracture des sens… c’est ainsi que nous prenons de plein fouet, telle un gifle magistrale et subtile, ses constructions. Au cœur de son œuvre, le processus de création vécu dans l’impérieuse nécessité de se débarrasser de ses scories inutiles pour mieux atteindre l’absolu et la perfection, comme le poète le faisait, consumant, en fumées éphémères, ses mots virtuoses et virevoltants, soustraits ainsi à toutes les écoutes, toutes les censures d’un régime castrateur des libertés de se dire, en formes si plurielles.

Résonances infinies de sons, de mots, de couleurs, d’ombres, d’images, de sensations tactiles où les plumes caressent les visages, où les ardoises et tôles tintinabulent en échos d’une conscience difractée, où les mécanismes de montres se figent en un amoncellement de coquillages qui répercutent les voix, espionnent les mots interdits, réduits en cendres, passant de la feuille qui n’est plus à la mémoire intacte. Une belle symbolique de la création où, des scories, naissent l’infiniment beau, abouti dans toutes ses lignes ses harmonies, ses courbures dansantes sur tableaux déformés et vibrants d’une vie intense.

L’artiste se projette en expressions infinies: Finesse et délicatesse des mobiles, des sculptures de carton habitées de sons primaux dans le silence de l’écoute, feuilles écornées et translucides où la trace des mots s’imprime en filigrane pour se rire des oppressions en songes interdits, traqués, telle cette fresque somptueuse où, en une indestructible force de résistance aux diktats, les poèmes s’isncrivent.  Mais au détour d’une allée, une vie organique, minérale, flamboyante subsiste en des cœurs qui battent au cœur des toiles, des respirations libres en volutes subtiles comme une victoire de l’esprit sur les carcans du “politiquement correct”. Tableaux de dunes qui ondulent étrangement, sanguines éclatantes où affluent un sang projeté sur les disques, bercés par  ses résonances, fleurs aux pétales de rasoir cinglant, insaisissables de révolte muette.

Fractures de vie, fêlures d’un poète plus fin, plus fragile qu’un Maïakovski, ce frère d’armes aux rages et fureurs brutales. Une vie mise en danger, comme une urgence, une nécessité de résister. On se laisse porter par ce navire impétueux aux limites du chavirage, emporter, transfigurer et métamorphoser en ce tourbillon d’arabesques vivantes qui cisèlent vos émotions et transpercent l’esprit en fines touches de braise.

Et puis, comme une embardée douloureuse dans un passé en pointillés, tous ces voyages récents au cœur d’une Russie fantasmée, capturée à travers des vitres givrées par des photographies irréelles, fantasmagoriques. Des rencontres décisives avec un vidéaste, Damien Marteau, qui épouse le rythme créatif et l’univers de l’artiste; avec une musicienne, Jacqueline Ozanne, dont les partitions étonnantes insufflent une tonalité, primale, animale, incisive aux sculptures fragiles de carton; avec un poète disparu tragiquement dont la sensibilité nue, écorchée, surfe sur le fil émotionnel des inspirations de l’artiste, tout en cérébralité sensuelle, charnelle et aérienne. Et tant d’autres qui accompagnent l’aventure de Mary-Ann Beall: Jérôme Cantero, le compagnon si fusionnel, Jean-Luc Lavrille, le lecteur chercheur de sons, Aliya Berdigalieva qui tisse les passerelles précieuses avec la communauté juive de Russie, André Markowicz, le traducteur inspiré qui, le 31 mai, viendra dire en poèmes la volupté d’une langue … Toute une armée des ombres pour que vivent les “chants” du possible!

Mary-Ann Beall, on l’aura aisément compris, nous bouleverse. Une immense artiste qui compose ici une vrai symphonie des sens, de la vie et de la musicalité assourdissante des silences pudiques. A voir de toute urgence!

Pour en savoir davantage : www.mary-ann-beall.net

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

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