Donostia 2016

Published on octobre 22nd, 2016 | by MagMozaik

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Eresoinka: La création en résistance!

En 1937, José Antonio Aguirre, président du premier gouvernement basque, peu avant la chute de Bilbao, confiait à un musicien basque :« Il est possible que nous ne puissions sortir d’ici. Il ne faut pas en conclure que la lutte ne pourra pas aussi continuer sur le plan artistique. Pourquoi ne pas porter de par le monde, au travers de nos plus belles mélodies, le souvenir d’un peuple mourant pour la liberté ? » Ainsi naquit l’aventure du Choeur Eresoinka de 1937 à 1939, comme un cri flamboyant de résistance au fascisme clamé à travers le monde, par la danse, la musique et le chant, vecteurs de l’identité basque torturée et muselée. Aujourd’hui la Dantzaz Konpainia rend hommage à cet épisode fondamental d’un peuple debout en une création de ballet au souffle épique au théâtre Quintaou le 22 octobre.

Dans le cadre de Donostia 2016 capitale culturelle européenne, Eresoinkaren Itzalak,  première d’une création unique, témoigne d’actes de résistance d’antan,  toujours pertinents aujourd’hui quant à la valorisation de l’identité culturelle basque. Accompagnée en direct par le chœur contemporain KEA de Tolosa et avec un mapping des plasticiens d’Inesfera, Dantzaz Konpainia, sous la direction du chorégraphe uruguayen Martin Inthamoussú, offre une vision actuelle de l’aventure Eresoinka qui, en 1937, lança des artistes basques en exil sur les routes et théâtres d’Europe afin de témoigner par les arts des horreurs de la guerre et de leur soif de vivre debout et libres. Danse, chant et musique, vecteurs de vie et de résistance, nous emmènent du local à l’universel, tout en explorant la distance, l’identité, l’appartenance, le voyage, ce qui nous est propre et lointain……

Petit devoir de mémoire salutaire

Gernika…80 ans déjà que se perpétua l’éradication d’une ville, symbole de la résistance pour la liberté de se vivre et de s’exprimer dans toutes les dimensions de sa culture et de sa langue vernaculaire. Et pourtant, en un effroyable écho, les génocides de la honte, de la barbarie, perdurent. Aujourd’hui la Syrie et autres peuples meurtris, assassinés au nom d’une foi pervertie et perverse, larguent leurs marées de réfugiés en nos rivages, comme jadis, nos frères espagnols ou d’autres nationalités, en marches déracinées contre les dictatures, les négations de l’humain, affluèrent, fuyant l’infâme, l’innommable. Dans un éditorial paru le 21 octobre dans la Semaine du Pays Basque, Roland Machenaud nous rappelle à ce devoir de mémoire en une plume incisive qui fait mal à nos oublis, à l’heure où tant de haine raciste dégueule de la bouche de nos politiques, prompts à dénoncer ces migrants si différents de nous (??) et qui ont pourtant tout abandonné sous les bombes sans perdre l’espoir d’un ailleurs meilleur. Mais quelle mémoire défaillante avons-nous pour ignorer ce qui perturbe notre petit confort matériel et intellectuel, pour oublier que nous avons accueilli les victimes de l’horreur ou migré nous même vers d’autres contrées où refaire nos vies, en Amérique latine, au Québec ou plus loin encore?

Alors oui, ce devoir de mémoire doit nous réveiller contre toutes formes actuelles, plus soft certes, de mondialisation et d’apprauvrissement culturels qui nous font oublier l’histoire de nos cultures, de nos identités fortes à ne jamais abdiquer, de nos mains tendues vers d’autres, ailleurs, qui nous enrichissent, en rejetant résolument ces abjects traités d'”harmonisations” que nous imposent les Etats-Unis et le Canada. Ce fut un thème fort abordé par le dernier Colloque International Nord Sud du Versant, ardent fer de lance de tous les métissages culturels et de l’humain. A nous de rappeler ce que représenta, entre 1937 et 1939, la fabuleuse aventure d’Erensoika que revivifie aujourd’hui Dantzaz Konpainia.

Pour résumer – si tant est que résumer une si légitime aventure ne soit pas une insulte à la mémoire d’artistes et de combattants aussi absolus – Erensoika, ce choeur basque d’excellence se constitua,  sous la houlette des meilleurs artistes dont il serait fastidieux de citer tous les noms, de 101 basques venus de toutes les provinces dont 63 choristes, la plupart amateurs mais d’une virtuosité incomparable, 28 danseurs et danseuses, des musiciens, des compositeurs, des peintres et directeurs artistiques de haut niveau auxquels se joignirent des personnalités politiques engagées. Tout ce petit monde s’installa à Sare comme des “enfants chéris” du village pour se poser en 1938 au château de Belloy de Saint Germain en Laye. Manuel de la Sota organisa la promotion et le planning des représentations. Bien des personnalités de l’époque assistèrent au représentations dont Serge Lifar, François Mauriac, Bernanos entre autres. Au total de 37 à 39, plus d’une centaine de spectacles vifs et incisifs se produisirent de Paris à Bayonne, de Londres aux Pays-Bas. Seule la guerre mettra fin à la tournée prévue aux Etats-Unis et du même coup à ce raz de marée ravageur et jubilatoire.

Autres temps, mêmes combats

A près de 60 ans de distance, les enjeux identitaires ont-ils changé? Le contexte a certes bien évolué à l’heure de l’Europe et de la mondialisation,  mais l’EPCI est aujourd’hui là pour nous rappeler que vivre sa culture reste un combat de tous les instants. Et c’est en cris du corps que Dantzaz Konpainia nous le clame aujourd’hui. Superbe création, entre souffrances et déracinements que composent les 15 danseurs et 12 choristes. Au sol, une terre toujours présente, comme un rappel d’une identité à ne jamais oublier, à vivre ailleurs et comment, sans jamais se perdre en d’autres cultures qui vous happent.

Des danseurs quasiment nus car au départ, il faut quitter sa terre en emportant tout ce qui en fait vibrer, vivre et souffrir l’identité fière, somptueuse. S’extraire de ses entrailles, de ses montagnes en gardant, sur son corps, ses traces gravées à jamais. Mais on part vers où et comment retrouver, préserver, une identité meurtrie, déchiquetée. La chorégraphie se fait douloureuse, hachée, heurtée mais les voix restent le seul repère où s’accrocher pour ne jamais s’égarer, s’éloigner de l’essentiel et de ce que l’on est en dépit des exils forcés, politiques. Et puis l’on atterrit en des contrées nouvelles, éparpillés en mille morceaux, les voix dissonantes apprivoisent de nouvelles partitions pour finalement revenir sans cesse à ce fil d’émotion brute qui relie à la terre abandonnée en hâte et sans jamais appartenir à ces contrées de fortune où l’on se pose par nécessité ou urgence. Un chaos difficile à vivre au quotidien mais qui ouvre finalement des horizons de métissages, de fraternités et d’espoirs.

Une création émouvante, cinglante, abrupte qui nous renvoie à nos racines et au delà, à tous ces hommes et ces femmes qui, aujourd’hui plus que jamais, jettent l’ancre de leurs mémoires, de leurs cultures en d’autres contrées inconnues. Une déchirure à l’échelle mondiale qui ne s’estompe, ne s’adoucit que par l’humanité  de ceux qui leur ouvrent les bras, leur terre, leur identité en partage. Un devoir de mémoire aussi qui, en fin de ballet, affiche sur les corps les images de ces grandes figures d’Eresoinka, devant lesquels, en toute humilité nous crions : chapeau les artistes! Un pan d’histoire à ne jamais oublier pour rester libres et fiers des racines qui nous fusèlent.

Une flamboyante allégorie signée Inthamoussu, urugayen d’origine basque qui nous entraîne dans la préservation des identités et des cultures où que l’on soit, sans jamais rien abdiquer de ce que l’on est viscéralement et de l’histoire qui laisse une trace indélébile en nos chairs gorgées de nos terres mères.

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

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One Response to Eresoinka: La création en résistance!

  1. Catherine Bosser says:

    L’un des plus beaux articles écrit par Catherine Clerc. Bravo l’artiste !

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