Coups de coeur

Published on janvier 27th, 2016 | by MagMozaik

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Des histoires broyées…

Camille Masson-Talansier est une artiste rare dont la sensibilité extrême s’attache à observer les peuples sous l’angle de leurs cultures, plus ou moins métissées, et de leurs manières d’intégrer, de s’approprier, de transformer ou de nier une ou des histoires où s’inscrivent leurs vies, qu’ils en soient les acteurs actifs, fortuits ou qu’ils les subissent de plein fouet. Traduire, en matières vivantes et constructions mouvantes,  son ressenti d’expériences,  au coeur du quotidien de ces populations croisées avec curiosité et grande empathie dans leurs réalités souvent abruptes et difficiles, telle est la démarche qui passionne la créatrice. On la connaissait très attachée au peuple aborigène, riche d’une culture ancestrale intelligemment intégrée à celle, dominante et colonisatrice, des australiens, sans rien perdre de son identité. Elle nous propose aujourd’hui une nouvelle expérience inédite et brutale au coeur d’une Carélie russe meurtrie et distordue par une histoire politique  violente que hante toujours le goulag et une certaine négation de l’histoire pour supporter la survie en ces terres hostiles.  

"Work in Progress" à Arcad

Pendant l’été 2015, Camille Masson-Talansier s’est immergée en Carélie, à travers une résidence au Centre of Cultural Initiatives, Petrozavodsk et Vodlozero National Park. Sa formation psycho-sociale, et ses explorations artistiques auprès de populations sensibles ou marginales, lui feront recevoir de plein fouet cette expérience nouvelle. Le temps d’une exposition à Pamiers et de digérer ces moments intenses, elle rejoint Arcad pour une résidence de novembre 2015 au 27 janvier 2016. Une structure d’accueil qui lui permet de travailler et de transposer en compositions chargées d’émotions pudiques, les mots de ces jours vécus là et jetés en vrac sur un journal de bord fulgurant, incisif, poignant et âpre!

L’association Arcad, présente auprès de multiples artistes aux projets d’envergure, à travers son Pôle Ressources d’accompagnement, a tout naturellement accueilli cette artiste aux créations ciselées dans la dentelle de ses émotions si justes et contrastées! Ce n’est certes pas la première fois que l’équipe d’Arcad s’associe à des projets qui s’enracinent, curieusement tous, dans des territoires identitaires forts. Delphine et Marie Tambourindéguy inauguraient voici quelques mois la formule sur les chemins multiples de leurs “Territoires Mobiles” dont on verrait bien l’intégration au coeur des événements “off” de Donostia 2016 tant ils esquissent une trajectoire artistique transfrontalière!

Le printemps russe, fabrications et détournements

De cette immersion, parfois intense et douloureuse d’une certaine manière, l’artiste dresse une vision mitigée, entre des êtres broyés, laminés par une histoire, revue et corrigée par Moscou jusqu’à en effacer ou flouter la vérité brute, faite pourtant de guerres, de répressions et d’interdictions de penser librement, et d’autres, plus singuliers et colorés, dont la luminosité et la sérénité résistent à cette machine de conditionnements multiples, telle cette jeune femme, épouse de pope, qui semble tout droit sortie d’un siècle passé fait de rires, de fraicheur et de couleurs!

Le contraste, fort, hurlant et sombre, éclate en ces terres écrasées de monumentales statues officielles , de structures délabrées ou de paysages gris et moroses, et ce passé inavouable de camps d’enfermement sur les os et les ruines desquels se sont posés de fragiles et tristes habitations, à Solovski, par exemple, dont la vérité atroce est éradiquée, comme invisible et illisible, voire subversive, par les autorités!

Comment peut-on effacer des pans d’histoire en les occultant, comme si rien ne s’était passé dans ce no man’s land, à coup de mensonges et de directives officiels, comme si une nouvelle histoire plus “patriotique” se surimposait à une mémoire poncée jusqu’à en devenir absente ou incompréhensible? Tel est le déclencheur des oeuvres de l’artiste, la problématique à partir de laquelle elle sculptera, en bribes de livres jaunis, tous les pans d’une mémoire oubliée et de fait, ainsi, ressuscitée en petits et fragiles foisonnements de pages de vie, échappées des laminoirs de l’histoire vraie!

Le “Livre de mécanique”, le “Livre découpé”, la “Grande oeuvre noire”, autant de composition où de faibles traces d’une mémoire vacillante, broyée sans cesse par les machines du politiquement correct, s’obstinent à vivre et survivre à l’oubli programmé! Et puis, du plan de la ville revisité, surgissent les martyrs du Goulag et le nom des persécuteurs responsables de tant de morts inutiles. Posés là, comme une évidence, le livre choc de Soljenistyne ou les témoignages posthumes déchirants du “suicidé” de son plein gré Kravchenko!

On imagine l’intensité brutale d’une telle expérience artistique. La suite? Trouver un lieu plus vaste où finaliser toute la richesse de ce vécu en résidence et, sans doute, en parallèle, une conférence de grande envergure avec de grands spécialistes de l’histoire du communisme…Un espace sobre et digne de cette exposition comme … L’Abbaye royale de Fontevraud, pourquoi pas?

Pour en savoir davantage sur le parcours et les oeuvres de l’artiste:

www.camillemassontalansier.com et www.arcad64.fr

Catherine CLERC, magmozaik64200@gmail.com

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