Coups de coeur

Published on janvier 27th, 2017 | by MagMozaik

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Biarritz à l’heure russe

En juin 2017, le Festival Biarritz des Années Folles plongera à nouveau la ville au coeur d’ années qui ciselèrent, dans l’effervescence, la fulgurance et la créativité, sa renommée et son visage actuels. Des années de folie comme un urgence de vivre avec intensité le basculement d’un monde obsolète à l’autre, tout en modernités et nouveaux codes sociaux, politiques, économiques et surtout culturels. Des années en évolutions rapides, condensées, radicales et brillantes. Des années de liberté, de tous les possibles, de toutes les innovations dans tous les domaines: Nouvelle place de la femme, redéfinition d ‘arts épurés, accélérée par les affres de la grande guerre, dans tous les domaines, et frénésie d’un monde en pleine restructuration, coincé entre la fin d’une horreur indicible et le couperet d’une cinglante crise économique mondiale. Des années où deux mondes opposés se sont frottés l’un l’autre après une déchirure terrible qui amènera sur nos rivages un peuple déraciné, meurtri, décomposé par la révolution russe de 1917. En ce centenaire le Festival se devait de mettre Biarritz à l’heure russe.

En 1922-1923, l’immigration russe atteint son comble avec une destination privilégiée: la France. Hauts dignitaires, nobles ou simples partisans du régime tsariste, ils sont des centaines de milliers à affluer en des terres d’asile que beaucoup connaissent du temps de leurs villégiatures estivales. Sauf que désormais, les barrières économiques, à défaut d’être sociales, n’existent plus. Démunis, misérables, les nobles n’ont pu emporter que quelques bijoux. Les grandes maisons tsaristes n’ont plus que leur grandeur passée et leurs fastes d’antan comme uniques étendards. Elles survivent, vendant le peu qui leur reste. Les cosaques se font chauffeurs de taxis, ouvriers en usines…Biarritz les accueille à bras ouverts, à l’ombre de l’Eglise orthodoxe et sous la protection de tous ceux qui ont pu s’enfuir avant, ces artistes qui perpétuent la mémoire et la culture russes. La frénésie des fêtes reprend de plus belle comme pour revivre les temps jadis de spendeur sous la houlette de Diaghilev, de Nabokov, de Stravinsky, de Chaliapine et tant d’autres dont la folie hante les somptueuses fêtes du palais, du Marquis d’Arcangues ou de la Villa Belza, rachetée par le beau frère de Stravinsky en 1923 et devenue le haut lieu des exubérances russes en un restaurant vite ouvert au public sous le nom de Château Basque. C’est le temps des fameuses “Zakouski”, sortes de brunches fort alcoolisés dont la pratique ressemblait fort à celle des apéros tapas basques, en nettement plus fantasque et radical! C’est aussi le temps des galas de charité donnés pour soutenir les russes nécessiteux par le tout Biarritz et quelques grandes maisons russes, telle celle des Poliakov.

Mais au delà de l’éphémère, beaucoup s’intègrent en une culture basque qui les absorbe sans les modifier. Une vie se recompose qui fait se croiser russes et basques au quotidien. Personnel de maison, artisans, commerçants bénéficient de cet apport nouveau de consommateurs dont les anciens modes de vie induisent des besoins vite assouvis mais savent aussi intégrer dans leurs rangs de nouvelles servantes dont l’accent de l’Oural chante. Il faut laver le linge, les tenues d’apparat, nourrir tout ce joli monde, lui apprendre comment s’intégrer en cette ville, scolariser les enfants, leur apprendre la langue tout en respectant sa culture, sa religion, sa douleur née du déracinement et ses déchirures brutales vécues en des traumatismes indicibles. Il faudra des années de douceur, d’amitié, de patience, des décennies pour qu’enfin la confiance s’installe sur cette nouvelle patrie de fortune puis d’élection sans pour autant que les blessures se ferment vraiment. Mais pour que réussisse l’alchimie, il aura fallu deux cultures très proches, fusionnelles et ouvertes l’une à l’autre avec tolérance et esprit d’ouverture, toujours en mode curieux et passionné. Aujourd’hui, de nombreuses familles de la première vague d’exil ont toujours leurs racines à Biarritz. Beaucoup sont encore présentes ici, d’autres ont vagabondé ailleurs. Mais si leur esprit les emporte vers l’est, leurs souvenirs les ancrent ici. Il aura fallu aussi, dans le domaine culturel, la présence bénéfique de quelques somptueux mécènes dont Coco Chanel ou la riche bolivienne d’origine basque Eugénia Errazuriz, protectrice de Picasso, de Cendrars et de Stravinsky en sa Mimoseraie de ce qui sera plus tard l’avenue de la Marne.

Rendre hommage à cette âme russe de Biarritz reste un exercice de style délicat tant les descendants de ces premiers exilés tiennent à une certaine discrétion pudique que les années suivantes, stalinistes notamment , ont renforcée.  Une grande exposition lui sera néanmoins consacrée à la Crypte Sainte Eugénie, du 20 mai au 30 juin prochain dans le cadre du Festival. Documents, photographies, films d’époque, témoignages oraux, objets… Tout un patrimoine matériel et immatériel doit se mobiliser pour faire revivre cette époque d’extrêmes, entre douleurs et fêtes débridées, entre intellectuels, artistes russes largement financés par l’élite française et immigrés de l’ombre. Car il n’y eut pas que les locomotives telles Diaghilev, Lifar, Nabokov, Paliachine et autres Stravinsky, il y eut aussi les sans grade, les anonymes qui se firent taxis, grooms d’hôtels ou simples petits travailleurs de l’ombre. Il y eut ces familles dont il fallut bien intégrer les enfants dans les écoles sans qu’ils sachent un mot de notre langue et dont les membres durent trouver de quoi vivre voire survivre avec une mémoire en vrac, une histoire en mille morceaux, se faisant discrets car poursuivis jusqu’ici, en dépit du passeport Nansen leur accordant le statut de réfugié. Alors oui il y eut ces fêtes délirantes à la cosaque sur la villa Belza, ces nuits de frénésie à l’hôtel du Palais ou au Château d’Arcangues mais au quotidien, dans l’envers du décor, dès 1922-23, les russes représentèrent le quart de la population de Biarritz, apprenant à se reconstruire, à s’inventer une nouvelle histoire.

Pour leur rendre hommage, les organisateurs du festival lancent un appel à témoignages auprès des descendants de ces familles qui gardent la mémoire de ce que fut l’exil et l’édification de nouvelles existences, ailleurs. Documents écrits, photographies, objets, témoignages oraux transmis de génération en génération, tout ce patrimoine matériel et immatériel compte qui se doit de figurer dans l’exposition “L’âme russe à Biarritz”. N’hésitez pas à les contacter, à les recevoir, à leur ouvrir les portes de vos mémoires encore douloureuses bien souvent.

Biarritz des Années Folles, 06 52 95 75 32 ou directement sur le mail de magmozaik qui transmettra.

Catherine CLERC? magmozaik64200@gmail.com

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One Response to Biarritz à l’heure russe

  1. piton says:

    Merci de m’adresser le programme de la soirée Années Folles du Vendredi 2 Juin 2017 au Palais Merci
    Amicalement Gérard Piton

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