littérature

Published on avril 4th, 2016 | by MagMozaik

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Art des voyages, voyages de l’art

Cees Nooteboom, né en 1933 à la Haye, est une personnalité majeure de la littérature néerlandaise. Depuis 1955, date de parution de son premier roman « Philippe et les autres », il n’a cessé de voyager, d’écrire et de décrire ses souvenirs, ses réflexions philosophiques tant sur l’art que sur la vie. Il a été élu Membre de l’Académie des Arts de Berlin en 1992, et a reçu le prix des Lettres Néerlandaises en 2009. D’autres romans tels « Rituels », « Dans les montagnes du Pays Bas », « Pluie Rouge » ou  « L’histoire suivante » sont à découvrir. Hôtel Nomade, écrit en 2002 et traduit par Philippe Noble (son traducteur attitré), est un recueil de notes et de  réflexions écrites entre les années 1977 et 2001, classées par thèmes et non par ordre chronologique. Il y exprime, avec beaucoup de sensibilité, son amour pour l’art.

Dans la première partie « Art des voyages », Cees Nooteboom nous entraîne d’abord dans son rêve d’hôtel idéal. Lui qui n’a cessé de parcourir le monde nous ouvre les portes de son hôtel imaginaire, baptisé « Hôtel Nooteboom », constitué d’éléments provenant de différents hôtels où il a séjourné.

Au détour d’une page, nous prenons l’Orient Express. Avec beaucoup d’humour, l’auteur nous fait partager son voyage jusqu’à Venise, la si belle, gâchée par le développement effréné du tourisme. Mais s’égarer dans ses ruelles, se perdre au son des cloches des églises, est toujours un grand bonheur. L’amour que l’auteur porte à cette cité débordante d’art et de beauté, se fait sentir dans chaque description de maison ou de canal.

Puis, direction Mantoue : la découverte du Palais des Bonacolsi qui deviendra le Palais ducal des Gonzague, lesquels régnèrent du XIVème au XVIIIème siècle. Peu férus d’art, ils ont cependant accumulé durant des siècles des collections de peintures, sculptures, livres anciens remarquables. Car les Gonzague jugeaient « le pouvoir comme instrument de l’art, et l’art comme instrument du pouvoir ». Malheureusement, presque toutes les collections d’art de cette dynastie furent vendues à Charles 1er d’Angleterre puis dispersées par Cromwell.

Visite des trois îles d’Aran, proches de l’Irlande, et séjour en chambre d’hôte à Inishmore, car il n’y a pas d’hôtel sur cette île. Des sons nouveaux parviennent à ses  oreilles : c’est le gaëlique, langue énigmatique quant à ses origines. Il fait de longues marches le long des côtes et visite le « Dun Angus » (le grand fort) dont on ignore la date de construction et qui domine la côte fouettée par les vents et la mer en furie. Les légendes traversent les siècles grâce aux conteurs. « Le passé de cette île est fait de chasse aux requins dont l’huile extraite du foie servait à s’éclairer – le présent est fait de plus rien … ». L’auteur nous raconte également l’histoire de Tim Robinson, un mathématicien anglais, qui, arrivé sur l’île en 1972 avec son épouse pour un séjour touristique, y a finalement résidé durant 25 ans, a cartographié l’île avec passion et décrit son histoire dans un ouvrage « Stones of Aran ».

A l’autre bout de la terre, il y a le Japon et le pèlerinage que l’auteur y accomplit, suivant ainsi une tradition en vigueur au Japon depuis le VIIIème siècle. L’itinéraire choisi est celui des « 33 Temples », à la recherche du calme et du silence. Mais, que de difficultés pour voyager dans un pays ou, sitôt sorti des grandes villes, personne ne parle anglais et où tous les panneaux indicateurs sont en japonais !

La deuxième partie « Voyages de l’art » débute par la passionnante histoire de la cartographie, qui modifiait l’image de la terre à mesure que des marins revenaient de courses lointaines. En 1664, Blaeu fait paraître son « Atlas Major », travail immense composé de douze tomes. Il y consigne fidèlement les contours des continents, les courbes des fleuves et les pics des montagnes.

Cette partie se poursuit  par un chapitre sur Aert de Gelder, le dernier élève de Rembrandt. Il peignit selon la manière de ce dernier durant plus de 50 ans bien que sa technique soit contestée car manquant du mystère et de l’aura de son maître. Un éloge des « natures mortes » peintes entre le XVIème et le XVIIème siècle en Hollande nous prouvera qu’un tableau sans représentation humaine ou paysagère peut aussi être une œuvre d’art.

Cees Nooteboom rend ensuite hommage au talentueux  photographe Eddy Posthuma de Boer qui l’a souvent accompagné dans ses voyages. C’est l’occasion pour l’auteur de réfléchir à la finalité de la photographie : à quoi sert une photo ? A garder une image, ne pas oublier, donner une idée du réel à un instant donné, préserver à jamais des visages disparus, imaginer le roman des vies dans de vieux albums de famille ?

De l’image fixe, Cees Nooteboom passe à l’image animée, celle du cinéma où des acteurs, disparus depuis longtemps, sont condamnés à jouer indéfiniment le même rôle en disant le même texte.

La dernière partie « Ecriture, Mémoire », débute par un vibrant hommage à Marcel Proust, qui dans sa « recherche du temps perdu » a si parfaitement décrit la société  et l’époque dans laquelle il vivait. Il donne au lecteur « l’illusion de pouvoir être le spectateur invisible non seulement des fêtes mondaines de la haute bourgeoisie, mais aussi de la décadence d’un monde dont personne ne voudrait se rappeler l’existence ».

Cees Nooteboom nous présente ensuite Mary McCarthy (1912/1989 – romancière et journaliste américaine, critique littéraire et militante politique) qu’il a rencontrée en 1962 (il avait 29 ans, elle 50) et dont la fidèle amitié a duré 27 ans.

Le livre se poursuit sur un grand vide : celui des souvenirs d’enfance, réduits à des « lambeaux des années absentes ». Mais l’auteur n’en souffre pas : « ce qu’il y a à découvrir, c’est à moi de le découvrir en écrivant, c’est à moi d’écouter ce que mes poèmes et mes obsessions littéraires ont à me dire, et si des choses restent obscures, cette obscurité n’appartient qu’à moi et non à quelqu’un d’autre ».

Enfin quelques souvenirs de sa vie d’adulte, de projets inachevés, de lettres non arrivées à bon port, concluent ce recueil.

Chaque instant de notre vie nous rapproche de l’art si nous savons regarder et ressentir.

Catherine BOSSER pour Magmozaik

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