littérature

Published on juillet 31st, 2016 | by MagMozaik

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Allez ! Lisez Allais !

Avec la verve et la belle écriture qui la caractérisent, Catherine BOSSER se pique cet été d’un brin d’humour jubilatoire. Elle nous entraîne dans le sillage de Jean-Pierre Delaune pour “On ne badine pas avec l’humour d’Allais” aux éditions Omnibus. Un livre dense pour faire danser vos esprits sur la piste de mots tourbillonnants!

Enfin, voilà l’été, la détente et peut-être le soleil ! La liberté de ses journées, de ses soirées, est retrouvée apportant le sourire aux lèvres. Une envie folle de profiter du temps et de rire à gorge déployée s’empare de notre esprit. Plus que jamais, le « vivre avant tout » est de rigueur. C’est parfait ! Il est l’heure de partir à la plage, à la campagne ou à la montagne, un livre dans une main, une bouteille d’eau fraîche dans l’autre. Alors, Magmozaïk vous propose un livre tout rose tant par la couleur de sa couverture que par son contenu.

Jean-Pierre Delaune, né en 1951, fut acteur, auteur pour la scène, avant de s’orienter vers le journalisme et de collaborer à de nombreux périodiques musicaux et sportifs. Il a publié des contes et des nouvelles (Avril Graphic) ainsi que des ouvrages de vulgarisation (Larousse). Il est l’auteur de « Bien Fée pour Toi ! et Autres Joyeuses Facéties » (Ed. Avril Graphic – 2006).

A l’initiative d’Henri Jeanson, L’Académie Alphonse Allais est créée à Honfleur en 1954 à l’occasion du centenaire de la naissance de l’humoriste. Elle remet, chaque année, le Prix littéraire Alphonse Allais. Dans son prolongement, a été créé L’Institut Alphonse Allais qui se propose de faire connaître son œuvre et son esprit auprès du grand public. En tant que membre de cette académie, Jean-Pierre Delaune est le rédacteur en chef du « Dictionnaire ouvert après 22 h » composé de 256 pages de définitions délirantes (Le Cherche-Midi) dont voici quelques brefs extraits :

ALEXANDRIN n.m. Egyptien monstrueux à douze pieds.

BUSTE n.m. Spécialité des sculpteurs qui espèrent réussir sans avoir à faire des pieds et des mains.

COIN n.m. Demi-canard

DADAÏSME n.m. Mouvement pictural à cheval sur ses principes artistiques BURQA n.f. Mot d’origine non dévoilée.

Sa passion pour Alphonse Allais l’a incité à lui dédier deux ouvrages :

– « D’Alphonse à Allais – Facéties et mystifications » (Ed. Bibliomnibus – 2014)

– « On ne badine pas avec l’humour d’Allais » (Ed Omnibus – 2016)

L’originalité de ce dernier tient à la méthode de recherche de l’auteur. Il analyse, explique, démontre l’humour de l’homme tout en laissant parler son héros grâce à une abondance d’extraits de textes, d’anecdotes, de chroniques et de lettres. Il est, de plus, très richement illustré : photos, courrier, dessins.

Les débuts d'Alphonse Allais

Né le 20 octobre 1854 à Honfleur (Calvados),  mort le 28 octobre 1905 à Paris. Il n’a pas prononcé un seul mot jusqu’à l’âge de trois ans ! Serait-ce là le signe d’un futur génie ? Il passe son enfance à Honfleur, ville qu’il chérira toujours, dans une famille unie. Sa sœur Jeanne, dont il sera très proche, naît en 1855, suivie de Paul-Emile en 1858 et de Marguerite en 1861. Son père, pharmacien, rêve de voir son fils prendre un jour la relève de son activité. Il l’orientera vers des études de pharmacie qu’Alphonse, peu désireux de suivre, abandonnera sitôt arrivé à Paris en 1876 : sa vie de stagiaire lui laisse des loisirs qu’il aime passer aux terrasses des cafés.

C’est le début d’une nouvelle vie, libre et sans contrainte (hormis pécuniaire) où le rire, la jeunesse, les chants, résonnent dans tous les cafés du Quartier latin ou de Montmartre. Des clubs de poètes, d’écrivains, de peintres, fleurissent partout.  Alphonse Allais s’immerge immédiatement dans ces milieux. En octobre 1875, il fait ses débuts de journaliste en rédigeant quelques papiers humoristiques au « Tintamarre » dirigé par Léon Bienvenu dit « Touchatout ». Il s’intègrera au cercle des « Fumistes », à celui des « Hydropathes » dont Emile Goudeau et Charles Cros feront un journal qui publiera trente et un numéros entre 1879 et 1880.

En 1881, Rodolphe Salis, gentilhomme-cabaretier, fonde le cabaret « le Chat Noir » situé 84 boulevard Rochechouart, ainsi que le journal du même nom. C’est le début de la célébrité pour Alphonse Allais en tant qu’humoriste de l’absurde. Il en deviendra le rédacteur en chef en 1885. Le cabaret connaît un succès immédiat. La scène est accessible à tout poète ou chansonnier souhaitant s’y exprimer. Le spectacle est résolument moderne et l’on y rit beaucoup. C’est là qu’Henri Rivière eut l’idée de créer le théâtre d’ombres qui participera à la renommée du lieu. Musiciens et auteurs se pressent pour créer de véritables pièces de théâtre superbement mises en scène. Le succès oblige Rodolphe Salis à déménager dans un lieu plus vaste. Il trouve son bonheur 12 rue de Laval en 1885. Il est regrettable qu’après sa mort, en 1898, le Chat Noir soit fermé et que toutes les reliques soient vendues aux enchères …

Alphonse Allais deviendra chroniqueur, nouvelliste, inventeur de l’humour moderne. Il a toujours eu le goût de la farce, qu’il a poussée jusqu’au génie. Reconnu pour sa plume acerbe et son humour absurde, il a son propre style. Il est notamment renommé pour ses dalembours et ses vers holorimes (des vers entièrement homophones c’est-à-dire que la rime est constituée par la totalité du vers, et non pas seulement par une ou plusieurs syllabes identiques à la fin des vers comme dans la rime « classique ») :

« Par les bois du djinn où s’entasse de l’effroi

Parle et bois du gin ou cent tasses de lait froid. »

Il est souvent considéré comme l’un des plus grands conteurs français du 19ème siècle, « père » de l’humour français cher à Pierre Dac, Francis Blanche ou le regretté Pierre Desproges.

« Dans la vie, il ne faut compter que sur soi-même, et encore pas beaucoup ».

« C’est curieux comme l’argent aide à supporter la pauvreté ».

« Faire la charité, c’est bien. La faire faire par les autres, c’est mieux. On oblige ainsi son prochain, sans se gêner soi-même ». Les Pensées (1897)

« Et, s’il continuait à tromper sa femme sur une vaste échelle, il s’arrangeait de manière à ce que cet accessoire fût situé en dehors du logis matrimonial ». Amours, Délices et Orgues (1898)

Un livre thématique

Le choix de Jean-Pierre Delaune est d’écrire, non de façon chronologique, mais thématique. Il divise son ouvrage en 24 chapitres, traitant chacun d’un sujet qu’il développe en axes de réflexions, comme par exemple : Facéties, Absurde, Inventions, Portraits, Jeux d’écriture, Spiritualité, Misanthropie …

Libre à chacun de déguster le chapitre qu’il souhaite découvrir. Sans doute la partie consacrée aux jeux d’écriture est-elle la plus drôle. Il en fut un adepte convaincu, plongeant avec délice le lecteur dans l’incertitude de la compréhension : pourquoi ne pas simplifier l’orthographe ? Quel gain de temps (lui qui était si paresseux) et quelle économie de papier !

Un court exemple  pour saisir l’idée :

C’est que moi, je ne me contente pas de transformer « Herault » en « Ero » ; j’écris froidement « RO ». Je me garde bien de mettre : « Hélène a eu des bébés » Combien plus court, grâce à mon procédé : « LN A U DBB ». Pour s’amuser un peu, voici un autre exemple, mais moins facile : « AID KN N E O PI D IN E L I A ET LV » Vous avez dix minutes pour comprendre !

Est-ce un reste de ses vagues études de pharmacie ? Toujours est-il qu’il fut passionné par les sciences expérimentales. Cela lui permit de créer de nombreuses inventions dont voici quelques fleurons : l’aquarium en verre dépoli pour poissons timides, le sucre-café-soluble, l’ascenseur du peuple et sa fameuse idée de remplacer les confettis lors des fêtes par de très fines tranches de saucisson afin de nourrir les pauvres gens …

Mais qui était réellement Alphonse Allais?

Pour tenter de répondre à cette question,  Jean-Pierre Delaune a regroupé et étudié une quantité incroyable de documents, lettres, chroniques, témoignages, les a classé et en a tiré des centaines d’extraits pour nous permettre d’approcher au mieux cet homme si complexe. Ce livre représente une somme de travail digne du plus grand respect.

Comment trier ces textes sans commettre le moindre impair ? Sans doute sa fascination pour Alphonse Allais est-elle à la base de cette sélection. De plus, sa connaissance de l’état d’esprit des intellectuels de cette époque est certaine car elle permet de mieux appréhender cet humour tantôt provocateur, tantôt acerbe.

Il est vrai qu’Alphonse Allais, « né sous le Second Empire, traverse la guerre de 1870 (il avait 16 ans), la période de la Commune, les débuts de la Troisième République, le Boulangisme, le tout dans un temps marqué essentiellement par l’esprit de revanche et l’Affaire Dreyfus » (page 368). Cela n’empêche pas de découvrir un homme qui, finalement a peu parlé de lui. Il était pudique, et préférait parler des autres (surtout de ses « têtes de turcs »). Il ne se considèrera jamais comme un auteur majeur (en particulier au théâtre). Ses amis, ou sa sœur Jeanne, sont témoins de sa tristesse ou de sa mélancolie parfois. Il est, de ce fait, énigmatique comme l’écrira Léon Clerc dans sa biographie. Sans doute son humour était-il un excellent moyen de se préserver.

Il restera toujours fidèle en amitié : Charles Cros, Alfred Capus dit Captain Cap, Charles Royer (son beau-frère) et tant d’autres relations privilégiées telles Georges Auriol, Sacha Guitry. En 1895, il se marie avec Marguerite Marie Gouzée, jeune femme de vingt-six ans, dont il aura une fille Marie-Paule. Il n’a jamais pensé à gérer son argent lorsqu’il a commencé à gagner quelques revenus. Il lui filait entre les doigts : vie de bohême, boisson car il reconnaît sans aucune honte qu’il était très bon buveur, amateur de cocktails explosifs qu’il partageait avec ses amis. Sans doute son épouse Marguerite n’a sans doute pas été très heureuse auprès de lui et a-t’elle compensé ce manque d’affection en dépensant de fortes sommes d’argent par des achats parfois non justifiés.

Il semble cependant qu’Alphonse Allais n’ait eu que deux ou trois aventures extraconjugales. Sa plus célèbre liaison amoureuse fut l’intense relation qu’il eut avec la danseuse Jane Avril avant son mariage. Il appréciait pourtant les femmes, à condition qu’elles soient bien faites de leur corps, un tantinet délurées et hardies, sans considération aucune de leur statut social. Dans ses écrits, il se montre à leur égard, tantôt tendre ou délicat, tantôt misogyne ou phallocrate. Comment s’y retrouver ?

Nécrologie

Pour laisser au futur lecteur le bonheur de découvrir Alphi (son surnom), il ne faut pas hésiter à prendre entre ses mains ce gros livre rose, vaste compilation des meilleurs mots, blagues, anecdotes, chroniques. Le chapitre intitulé « Départ » concerne la fin de sa vie. Là encore de nombreuses questions se posent qui restent sans réponse. Il était certes souffrant, mais quels sont ses derniers instants. Ce chapitre est particulièrement intéressant.

Pour terminer, rendons à Alphonse Allais le soin de conclure ce livre par sa propre nécrologie, écrite en 1883 et publiée cinq ans avant sa mort.

« Alphonse Allais, masculin méridional, né à Pézenas ; pharmacien agriculteur, inspecteur de biberons aux Invalides, chevalier de plusieurs ordres distingués ; ex-dentiste de trois têtes couronnées, Alphonse Allais, le blond éphèbe, chassé par l’infâme réaction d’une pharmacie paisible, sise rue Mazarine, à l’enseigne de la Gerbe d’or, a été réduit à s’établir fumiste en chambre à Honfleur ; pour augmenter ses ressources pécuniaires (car le commerce ne va pas), il a dû accepter d’être notre inspecteur météorologique sur les côtes orageuses de l’océan ; voici son bulletin qui paraîtra hebdomadairement :

Paris-Honfleur, n° 757 ; mots 25.  Dépôt le 3, 4h20

Vent Nord-Ouest va mollir et revenir vers Sud-Ouest ; pression, 737.

Prière d’afficher »

Ce que nous avons fait !

Pour magmozaik, Catherine BOSSER

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